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Le soleil de juillet était une caresse sèche sur ses paupières closes, mais le monde, pour Félix, était une averse. Une pluie drue, incessante, faite non pas d’eau mais de sons. Chaque bruit était une goutte froide et pointue qui percutait la surface de sa conscience. Le tintement d’une cuillère contre une tasse de porcelaine, à trois tables de là, était un éclat de verre dans son oreille interne. Le sifflement aigu de la machine à expresso, une vrille d’acier. Les conversations formaient une houle indistincte et menaçante, une marée montante de syllabes qui menaçait de le submerger.
Assis à la terrasse de ce café où il n’aurait jamais dû venir, il sentait la chaleur sur ses mains, mais tout son être était crispé par le froid de cette cacophonie. Ses doigts, d’ordinaire si agiles, capables de naviguer à l’aveugle dans les entrailles d’une montre de gousset, étaient raides, posés sur la fraîcheur métallique d’une boîte à biscuits.
La boîte. Un poids mort sur la table, et plus encore sur son âme. Il l’avait remplie hier soir, dans le silence velouté de son atelier, guidé par l’odorat et le toucher. Des sablés au beurre et à la lavande. Une tentative. Une main tendue vers un monde dont il ne pouvait supporter le vacarme. C’était pour l’anniversaire de sa sœur. Il avait imaginé le trajet, le hall de l’immeuble, l’ascenseur, puis la porte s’ouvrant sur une déferlante de rires, de musique, de verres qui s’entrechoquent. Il n’avait pas pu. La simple anticipation l’avait paralysé. Alors la boîte était restée, témoin muet de sa propre prison. Un porte-malheur. Le symbole de tout ce qu’il ne parvenait pas à faire : se connecter.
Il devait s’en défaire. La jeter serait un aveu d’échec trop brutal. La donner… c’était autre chose. Un abandon. Un lâcher-prise.
Il leva une main tremblante, un phare fragile dans la tempête sonore. Une silhouette se détacha du bruit de fond, ses pas feutrés se rapprochant. L’odeur discrète de café et de linge propre. La serveuse.
« Monsieur ? » Sa voix était douce, un îlot de calme.
« Excusez-moi, » murmura Félix, et le son de sa propre voix lui parut étranger, ténu. Il poussa la boîte sur la table. « C’est… pour vous. Si vous voulez. Je n’en veux plus. »
Il y eut un silence, une pause dans le rythme du service. Il sentit le poids de la boîte disparaître de la table. Une hésitation.
« Mais… pourquoi ? »
« S’il vous plaît, » dit-il simplement, le ton presque suppliant. Il ne pouvait pas expliquer l’échec, la solitude cuite dans chaque biscuit.
La serveuse, Léa, regarda cet homme au visage tendu, aux paupières closes comme des coquillages. Elle jeta un œil à la boîte en fer blanc, ornée d’un simple motif floral un peu passé. Elle avait mille choses à faire. Le patron lui mettait la pression, la table douze était impatiente. Son premier réflexe fut de la poser au coin du bar pour la jeter plus tard. Mais le désarroi dans la voix de l’homme l’avait touchée. Durant une accalmie, elle l’ouvrit. Une bouffée chaude de beurre, de sucre et de lavande monta jusqu’à elle, l’odeur d’une cuisine de grand-mère, d’un dimanche après-midi paisible. C’était un parfum d’une douceur anachronique dans sa matinée frénétique. Elle en prit un. Le sablé fondit sur sa langue, simple et parfait.
Sa journée, jusque-là une course stressante, sembla ralentir l’espace d’une bouchée. Ce petit cadeau absurde, venu de nulle part, était une ancre.
Une heure plus tard, son service terminé, Léa quitta le café, la boîte sous le bras. Sur la place, un jeune musicien remballait sa guitare dans un étui usé. Sa casquette, posée à terre, ne contenait que quelques pièces. Elle avait souvent entendu ses mélodies mélancoliques s’élever au-dessus du brouhaha de la ville. Aujourd’hui, son visage était fermé, ses épaules basses.
Léa s’approcha. Elle connaissait ce découragement.
« Tenez, » dit-elle en lui tendant la boîte. « La musique était belle, aujourd’hui. »
Le musicien, Simon, leva des yeux surpris. Il s’attendait à tout sauf à ça. Il prit la boîte, intrigué par son poids.
« Merci… » balbutia-t-il.
Il s’assit sur le rebord d’une fontaine et l’ouvrit. L’odeur, encore elle, le surprit. Il croqua dans un biscuit. Ce n’était pas de l’argent, mais c’était autre chose. Une reconnaissance. Un geste humain dans une journée d’indifférence. Il mangea un deuxième sablé, lentement, en regardant les gens passer. Puis son regard fut attiré par la terrasse du café. L’homme aveugle était toujours là. La foule s’était dispersée, le soleil était plus doux. L’homme semblait moins tendu, son visage tourné vers la chaleur, comme une plante.
Une impulsion guida Simon. Il se leva, traversa la place, la boîte à la main, et s’arrêta devant la table de Félix. Le cliquetis du métal de la boîte était à peine audible, mais Félix redressa la tête.
« Excusez-moi, » dit Simon d’une voix posée.
Félix ne répondit pas, mais son corps tout entier était à l’écoute.
Simon ouvrit la boîte. Le parfum de lavande flotta de nouveau dans l’air.
« On m’a offert ça, » expliqua-t-il doucement. « C’est délicieux. Vous en voulez un ? »
Félix resta immobile un instant. L’averse s’était calmée. Le fracas du monde s’était retiré, laissant place à cette voix calme, à cette offre inattendue. Il reconnut l’odeur. Son échec. Sa solitude. Mais dans les mains de cet inconnu, ce n’était plus un poids. C’était une offrande. Un partage.
Lentement, il tendit la main. Ses doigts, sûrs et précis à nouveau, trouvèrent le biscuit que Simon lui présentait. Il le porta à ses lèvres. Le goût du beurre, de la lavande. Le goût de son propre travail, mais dépourvu de l’amertume de l’isolement.
« C’est vous qui les avez faits ? » demanda Simon, simplement curieux.
Une onde de chaleur, plus douce que celle du soleil, traversa Félix. Pour la première fois de la journée, il sentit ses traits se détendre. Un son unique, une question bienveillante, avait trouvé son chemin à travers le barrage, non comme une agression, mais comme un pont.
« Oui, » répondit-il.
Et dans le silence apaisé qui suivit, il y avait la promesse fragile d’une connexion, née d’un porte-malheur qui avait simplement eu besoin de voyager pour trouver sa vraie nature.
