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Le bruit de la ville, ce matin-là, n’était qu’un murmure lointain, un ressac indistinct par-delà les façades haussmanniennes. Assise à la terrasse du café, Eden avait l’impression d’être dans une bulle de silence, comme si les sons du monde s’amortissaient avant de l’atteindre. La lumière dorée de juillet tombait en nappes épaisses, découpant des rectangles brillants sur le sol en mosaïque et faisant scintiller les poussières en suspension. Une cathédrale de calme à ciel ouvert.
En face d’elle, Thomas remuait son café. Le tintement délicat de sa cuillère contre la porcelaine était le seul son net, précis. Il avait un regard clair, une curiosité douce qui la mettait mal à l’aise. C’était leur deuxième rendez-vous. Le premier s’était bien passé, trop bien peut-être. Elle avait brodé. Un peu. Elle n’était pas seulement apicultrice sur les toits de Paris ; elle « collaborait à un projet de recherche sur la résilience des pollinisateurs en milieu hostile ». Ce n’était pas tout à fait faux, mais ce n’était pas tout à fait vrai non plus. C’était sa version des choses, vernie, lustrée, plus digne d’intérêt.
« Et toi, en dehors des abeilles… qu’est-ce qui te passionne ? » demanda-t-il, son sourire désarmant.
Le piège. La question simple, ouverte, qui invitait au partage. Une panique froide et familière pinça le cœur d’Eden. Son esprit s’emballa, cherchant une nouvelle fiction, une passion plus noble, plus littéraire que ses vraies joies simples. L’astronomie ? Elle avait lu quelques articles. La randonnée en haute montagne ? Elle avait vu des documentaires. Les mots commençaient à s’assembler dans sa tête, formant une phrase élégante et creuse.
Sa main, nerveuse, glissa dans la poche de sa veste en lin. Ses doigts se refermèrent sur un disque de verre froid et lisse, lourd pour sa taille. La lentille. L’oculaire d’un télescope qu’elle ne sortait plus.
Et soudain, le café disparut.
Le soleil de juillet se mua en celui d’un mois d’août, dix ans plus tôt. L’odeur de moka laqué fut remplacée par celle, âcre et rassurante, de la sciure de pin et de la colle à bois. Elle était dans le garage de Léo, la lumière crue d’un néon grésillant au-dessus d’eux. Leurs mains étaient couvertes d’échardes et de vernis. Ils assemblaient le télescope. Un tube de carton rigide, des pièces de bois poncées pendant des heures, et cette lentille, joyau commandé après des semaines d’économies.
C’était le plus bel été de sa vie. Un été sans fard. Léo n’aimait pas ses histoires. Quand elle avait tenté de lui raconter qu’elle avait gagné un concours de poésie, il avait secoué la tête en riant. « Pourquoi tu fais ça ? Ton vrai poème, c’est la façon dont tu parles des alvéoles de cire. C’est ça que je veux entendre. »
Une nuit, ils avaient monté le télescope sur la colline derrière chez lui. L’image était un peu floue sur les bords, l’axe tremblait légèrement, mais au centre, Saturne flottait, minuscule et parfaite avec ses anneaux irréels. Eden, le souffle coupé, avait murmuré que c’était comme un rêve.
« Ce n’est pas un rêve, avait dit Léo, sa voix un souffle chaud dans la nuit fraîche. C’est la réalité. C’est ça qui est incroyable. Tu n’as pas besoin d’inventer des étoiles, Eden. Celles qui sont là suffisent amplement. »
Le cliquetis de la cuillère de Thomas la ramena au présent. La lumière du soleil sur la table lui parut soudain moins écrasante, plus douce. Il attendait toujours sa réponse, patient, son regard posé sur elle sans la moindre once de jugement.
La fiction qu’elle avait préparée s’effrita, se dissolut comme du sucre dans l’eau. Elle sentit le poids de la lentille dans sa poche, non plus comme un souvenir nostalgique, mais comme un rappel. Un rappel de qui elle était quand elle ne mentait pas.
Eden prit une inspiration, lente et profonde. Le silence de la terrasse lui parut pour la première fois apaisant, et non plus menaçant.
« En dehors des abeilles… » commença-t-elle, et sa propre voix lui sembla plus claire, plus solide. « J’aime le silence. Le vrai. Celui qu’on trouve sur un toit à cinq heures du matin, quand la ville dort encore et qu’on entend juste le bourdonnement de la ruche. J’aime observer. Pas forcément les étoiles. Parfois juste la trajectoire d’une coccinelle sur une feuille de menthe. Et j’aime l’idée qu’on peut construire des choses belles avec presque rien. »
Elle s’arrêta, le cœur battant, persuadée d’avoir l’air ridicule.
Thomas ne dit rien pendant un instant. Il posa sa cuillère. Un léger sourire étira ses lèvres. « La trajectoire d’une coccinelle… Je n’y avais jamais pensé. Tu veux bien me montrer, un de ces matins ? »
Sur le bord du sucrier en argent, une abeille solitaire vint se poser, minuscule tache d’or et de velours noir. Elle butina un grain de sucre échappé, petite constellation vivante sur le bitume de leur monde. Pour la première fois depuis longtemps, Eden n’eut pas envie d’enjoliver la scène. Elle était parfaite, telle quelle.
