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L’air sentait le sucre grillé et la sciure humide. Un parfum d’enfance que les poumons d’Inès accueillaient comme une vieille connaissance. Autour de lui, la fête foraine déversait son torrent de lumières criardes et de musiques discordantes, un chaos joyeux qui contrastait avec l’ordre impeccable de son existence. Le jour, Inès était le premier concierge du Grand Hôtel Astoria, un monde de marbre poli, de conversations feutrées et de demandes exaucées d’un simple hochement de tête. Le soir, ici, il n’était qu’une silhouette parmi d’autres, un homme fredonnant faux une mélodie que lui seul connaissait.
Le refrain s’échappait de ses lèvres sans qu’il y prenne garde, un murmure un peu trop haut, un peu à côté. Une habitude. Sa faille. Au travail, il la contenait, la refoulait derrière un masque de professionnalisme. Mais ici, dans la brume tiède des stands de gaufres et le tourbillon des manèges, elle revenait, insistante. C’était la bande-son de ses souvenirs.
Dans la poche intérieure de son manteau, il sentait le poids rassurant du petit carnet. Sa couverture en cuir usé était douce sous ses doigts lorsqu’il la frôlait distraitement. À l’intérieur, des pages noircies d’une écriture que personne, pas même lui désormais, ne pouvait vraiment déchiffrer. Des symboles, des schémas, des bribes de phrases codées. Le langage secret d’un été, le plus bel été de sa vie. L’été avec elle.
Il avançait lentement, laissant la foule le porter. Il cherchait quelque chose de précis. Pas une personne, non. Il avait renoncé à ça depuis longtemps. Il cherchait un lieu. Le stand de tir à la carabine, celui avec les roses en plastique bleu ciel. C’était là. C’était là qu’il lui avait décroché une de ces fleurs impossibles, sous ses rires qui, eux, n’étaient jamais faux.
La mélodie qu’il fredonnait était celle qu’elle aimait tant, justement parce qu’il la massacrait avec une tendresse infinie. « Tu chantes avec le cœur, pas avec les oreilles, Inès. C’est beaucoup plus rare. » Elle disait ça en posant sa tête sur son épaule, tandis que les lumières du manège voisin peignaient des éclairs de couleur sur son visage.
Un couple d’adolescents le bouscula en riant. Inès s’arrêta net. Son chant s’éteignit. Il sentit le rouge lui monter aux joues. La honte, cette vieille compagne. La même qui le glaçait quand un client de l’hôtel levait un sourcil en l’entendant fredonner dans les couloirs. Il était un concierge de luxe. L’improvisation, l’imperfection, le trop-plein d’âme n’avaient pas leur place dans son uniforme. Il rajusta le col de son manteau, comme pour remettre son armure.
Pourtant, la quête était plus forte. Il reprit sa marche, le pas plus décidé. Il passa devant le palais des glaces, ignora l’appel des auto-tamponneuses. Il devait le trouver. C’était devenu un pèlerinage annuel. Une façon de s’assurer que le souvenir avait bien une ancre dans le réel.
Mais à l’endroit où le stand aurait dû se dresser, avec ses cibles métalliques et ses peluches géantes, il n’y avait qu’une baraque à churros flambant neuve. L’odeur d’huile chaude et de cannelle remplaçait le parfum de poudre et de métal. C’était fini. La dernière amarre physique de cet été-là venait de rompre.
Un banc vide l’invita à s’asseoir. La déception était une chose lourde et froide. Il sortit le carnet. Ses doigts coururent sur les lignes de codes, ces hiéroglyphes de leur bonheur passé. C’était un mélange d’alphabet morse, de symboles inventés et de coordonnées stellaires. Un jeu. Leur jeu. Il ne chercha même plus à traduire. Il se laissa juste imprégner par la forme des lettres, par le souvenir de la main qui les avait tracées à ses côtés.
Et sans même s’en rendre compte, la mélodie revint. Plus douce cette fois, plus fragile. Un chant pour lui seul. Le contre-temps d’un cœur qui se souvenait.
« Monsieur ? »
La voix était fluette. Il baissa les yeux. Une petite fille d’à peine six ans se tenait devant lui, un ballon rouge presque aussi grand qu’elle flottant au bout d’une ficelle. Elle le regardait avec une curiosité dénuée de tout jugement.
« C’est joli, votre chanson, » dit-elle simplement.
Inès sentit sa gorge se nouer. Il s’arrêta de chanter, gêné.
« Elle est un peu triste, non ? » continua la petite fille, en penchant la tête.
Il la regarda, vraiment. Ses yeux étaient deux billes sombres et brillantes, reflétant les mille feux de la fête. Il n’y avait aucune moquerie dans son regard. Juste une question sincère.
« Un peu, » admit-il d’une voix rauque. « C’est une chanson pour se souvenir de quelqu’un qui aimait les roses bleu ciel. »
La petite fille sourit. « Ma maman dit que les chansons tristes, c’est pour faire sortir la pluie qu’on a dans le cœur. Après, le soleil peut revenir. »
Inès resta silencieux, frappé par la simplicité de cette vérité. La pluie qu’on a dans le cœur. C’était exactement ça.
« Chloé ! »
Une femme s’approchait, l’air inquiet. Elle aperçut sa fille et son visage se détendit. Elle adressa un sourire d’excuse à Inès. « Pardonnez-la, elle est très curieuse. »
« Il n’y a aucun mal, » répondit Inès, et pour la première fois de la soirée, sa voix était celle du concierge de l’Astoria : calme, posée, rassurante.
La mère prit la main de sa fille. « Allez, viens ma chérie, on va faire un tour de grande roue. » En s’éloignant, la petite Chloé se retourna et lui fit un petit signe de la main.
Inès resta sur son banc, le carnet toujours ouvert sur ses genoux. Le stand de tir n’était plus là. La rose en plastique s’était sans doute désintégrée depuis des années. L’écho du rire de Léa s’était perdu dans le vacarme du temps. Mais ce soir, une petite fille au ballon rouge avait entendu sa chanson. Elle ne l’avait pas trouvée fausse, ou ridicule. Elle l’avait trouvée jolie. Et un peu triste.
Il ferma le carnet et le rangea délicatement dans sa poche. La quête était terminée. Il n’avait pas trouvé ce qu’il était venu chercher, mais il repartait avec quelque chose d’autre. Une grâce inattendue. La certitude que même la plus imparfaite des mélodies pouvait trouver une oreille pour l’accueillir.
En se levant, Inès sentit la fraîcheur de la nuit sur ses joues. Il se dirigea vers la sortie, le pas léger. Une nouvelle chanson monta à ses lèvres, différente, improvisée. Toujours aussi fausse, probablement. Mais pour la première fois depuis bien longtemps, il ne chercha pas à la retenir. Il la laissa s’envoler et se mêler aux lumières de la fête foraine, qui s’éloignaient derrière lui comme une constellation de souvenirs apaisés.
