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Enregistrement. Trois heures vingt-et-une. Il y a ce courant d’air, ici, au plus profond du Labyrinthe. Un filet glacial qui s’infiltre depuis un soupirail, je suppose. Ça siffle doucement, un son long et ténu. Ça me rappelle toujours ce quai de gare, la nuit, quand le dernier train est parti et que l’on attend quelque chose qui ne viendra plus. Le vent qui claque contre le béton nu, le sentiment d’être le seul au monde encore debout.
Je ne sais pas à qui je parle, vraiment. Peut-être à toi. Peut-être juste au micro de ce vieux téléphone. C’est une habitude prise pour ne pas laisser le silence de mon appartement me dévorer. Mais ici, le silence est différent. Il n’est pas vide. Il est plein. Lourd du poids de tous ces mots endormis.
Trois nuits que je n’ai pas fermé l’œil. À l’hôtel, personne ne le remarque. Le costume est impeccable, le sourire de circonstance, le service irréprochable. “Bien sûr, Monsieur. Immédiatement, Madame.” Je suis une mécanique bien huilée au service du sommeil des autres. C’est ironique, non ? Le jour, je suis le gardien de leur repos. La nuit, je suis un fantôme qui erre dans une ville endormie, jusqu’à échouer ici, dans ma cathédrale de papier.
Le propriétaire me laisse la clé. Il sait. Il sait que je ne touche à rien, que je suis juste un veilleur silencieux parmi ses trésors.
Mes doigts courent sur les dos des livres, sentant le grain du cuir, la toile rêche, le carton lisse. L’odeur est indescriptible. Un mélange de vanilline — la lignine du papier qui se décompose lentement —, de poussière et d’une note presque sucrée, comme une mémoire oubliée. Je descends encore un niveau. Les escaliers de bois craquent sous mes pas, chaque grincement est un événement dans le calme absolu.
Voilà. La niche. L’alcôve la plus reculée, là où le courant d’air est le plus présent. C’est ici qu’il se trouve.
Je le sors de sa boîte de conservation, avec la délicatesse d’un démineur. Il n’a pas de titre. La couverture est d’un cuir souple et sombre, sans aucun ornement. Quand on l’ouvre, la magie opère. Ou plutôt, elle se défait.
C’est un manuscrit. L’écriture est élégante, une calligraphie d’un autre temps, mais l’encre… l’encre s’efface. Pas à vue d’œil, bien sûr. Mais chaque fois que je reviens, il me semble que les lettres sont plus pâles, plus fantomatiques. Une phrase que je pouvais déchiffrer la semaine dernière n’est plus qu’une brume grisâtre sur la page jaunie.
Un expert m’a dit un jour, en le voyant par hasard, que c’était une fortune. Un objet unique, probablement une sorte de journal intime du XVIIIe siècle, écrit avec une encre instable, une recette ratée. Une fortune invendable. Car que vendrait-on ? Une histoire qui se suicide lentement ? Un objet dont la valeur intrinsèque disparaît chaque seconde ?
Pour moi, sa valeur est ailleurs. Il est le miroir parfait de mes nuits. Cette dilution lente, cette perte de substance… C’est ce que je ressens quand les heures s’étirent sans sommeil. Les souvenirs de la veille, les visages des clients, les conversations, tout devient flou, délavé, comme cette encre. Parfois, j’ai peur de me réveiller un matin — ou plutôt de me lever après une nuit blanche — et de ne plus être qu’une page blanche.
Je m’assois sur le petit tabouret usé. Le vent du soupirail me lèche la nuque. Je ne cherche même plus à lire. Je contemple. Je regarde ces mots qui retournent au silence. Il y a une beauté tragique là-dedans. Une acceptation. L’histoire a été écrite. Elle a existé. Maintenant, elle se retire, elle rend son souffle au silence dont elle est issue.
Ce n’est pas une mort, c’est un retour.
Le silence de la librairie m’enveloppe. Ce n’est plus le silence angoissant de ma chambre, où chaque tic-tac de l’horloge est un coup de marteau. C’est un silence organique, vivant. Le bruissement de mes propres vêtements, le son de ma respiration, le chuchotement du vent sur le quai de gare imaginaire.
Je ne lutte plus. Je n’essaie plus de trouver le sommeil. Je suis juste là. Assis dans le froid, avec un livre qui meurt doucement entre mes mains. Et pour la première fois cette nuit, mon esprit cesse de courir. Il n’y a plus de listes de tâches, plus de sourires à préparer, plus de requêtes à anticiper.
Il n’y a que la page. La pâleur de l’encre. Le froid sur ma peau.
Et une forme étrange de paix. La beauté de ce qui s’achève sans bruit.
Je reste là, je ne sais combien de temps. Le livre sur mes genoux, ouvert. Je suis devenu l’un de ses mots, une silhouette qui s’estompe doucement dans la pénombre. L’aube n’est pas loin. Bientôt, il faudra remonter à la surface, remettre le costume, ranimer la mécanique.
Mais pour l’instant, sur ce quai désert, au cœur de la nuit, le train n’est pas en retard. Il n’y a simplement pas de train. Et c’est très bien comme ça.
Je referme le livre avec une infinie précaution. Je le remets dans sa boîte. Un dernier regard à l’alcôve.
Enregistrement terminé. Il est quatre heures cinquante. Le silence, dehors, va bientôt se briser.
