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Le froid du zinc mordillait ses paumes, mais Tiana n’y prêtait pas attention. Accroupie au bord du toit, elle observait le lent réveil de Paris. La ligne d’horizon, encore trempée d’un bleu nocturne, commençait à peine à s’ourler d’un rose timide. À côté d’elle, Léo restait silencieux, une silhouette sombre et immobile dont elle sentait le regard posé sur son profil.

« Tu sais que si on tombe, on aura l’air particulièrement idiots dans les faits divers ? » lança-t-elle sans le regarder, sa voix un peu rauque à cause du petit matin. « “Deux jeunes gens retrouvés enlacés sur un Vélib’. Motif du drame : une tentative ratée de voler des croissants par la cheminée.” »

Un souffle amusé lui répondit. « Toujours le mot pour rire, Tiana. »

C’était son armure. L’humour, la pirouette, la blague qui désamorce avant même que la bombe de la sincérité ne soit posée. Antiquaire le jour, elle chinait les objets chargés d’histoires ; la nuit, elle collectionnait les bons mots pour tenir les siennes à distance. Ce soir, ou plutôt ce matin, elle sentait les mailles de son armure se distendre.

Elle serra plus fort le petit carnet qu’elle tenait dans sa main libre. La couverture en cuir souple, usée par des décennies de doigts farinés et de taches de beurre, était devenue une seconde peau pour elle.

« Je ne ris pas, dit Léo d’une voix plus grave. C’est magnifique, ici. Mais je me demande pourquoi tu m’as amené là. Vraiment. »

L’envie de lancer une vanne lui démangea la langue. Pour vérifier si tu as le vertige avant de m’engager. Pour avoir une meilleure réception 5G. Elle se mordit la lèvre. Les blagues ne fonctionnaient plus avec lui. Il les voyait pour ce qu’elles étaient : des portes élégamment fermées au nez de l’intimité.

Le silence s’installa, seulement troublé par le murmure lointain de la circulation et le cliquetis métallique d’un rideau de fer qu’on relevait, trois rues plus bas. Le ciel passait maintenant par des teintes de lavande et d’abricot. Paris s’étirait sous leurs pieds comme un chat sortant d’un long sommeil.

« C’est un endroit où je viens quand j’ai besoin de… respirer », finit-elle par admettre dans un souffle.

« Respirer de quoi ? »

De moi-même, pensa-t-elle. De cette manie de tout transformer en spectacle. Elle ne le dit pas. À la place, son pouce caressa la tranche dorée et abîmée du carnet.

Léo pencha la tête. « C’est quoi, ce livre que tu ne lâches pas depuis qu’on est montés ? »

Tiana baissa les yeux sur l’objet. « Le grimoire secret de ma famille. Il contient la recette pour dominer le monde. Étape un : réussir une béchamel sans grumeaux. C’est la plus dure. »

Il ne sourit pas cette fois. Il attendait. La patience de Léo était une chose terrible, une mer calme qui l’obligeait à contempler son propre reflet agité.

Vaincue par ce silence patient, elle ouvrit le carnet. Les pages couleur crème étaient couvertes de l’écriture penchée de sa grand-mère, de celle, plus ronde, de sa mère, et même de quelques-unes de ses propres gribouilles d’enfant. C’était un palimpseste de vies, de ratés et de réussites culinaires.

« C’est le livre de recettes de ma grand-mère, » dit-elle doucement, le son de sa propre voix, nue de toute ironie, la surprenant elle-même. « Elle l’a annoté toute sa vie. »

Elle lui montra une page au hasard. À côté de la recette du bœuf bourguignon, une note à l’encre bleue, un peu palie : « Encore trop salé ! Michel a fait la grimace tout le repas. Ne jamais me laisser cuisiner quand je suis contrariée. » Plus bas, au crayon de papier, la main de sa mère avait ajouté : « Papa adorait quand tu étais contrariée, Maman. Ton bourguignon avait plus de caractère. »

Un sourire, vrai cette fois, étira les lèvres de Léo. Il ne regardait plus le carnet, mais elle.

« Ma grand-mère était tout sauf parfaite, » continua Tiana, sa gorge se nouant. « Elle brûlait les gâteaux, elle se trompait dans les noms, elle pleurait devant les films tristes. Elle était… entière. Vulnérable. Et tout le monde l’adorait pour ça. Pas malgré ça. Pour ça. »

Elle sentit une chaleur piquer ses yeux. La blague de secours, le réflexe de survie, ne vint pas. Il n’y avait plus de place pour lui.

« Je… j’ai peur de ça, » avoua-t-elle, les mots sortant comme des pierres qu’elle aurait gardées au fond de sa poche pendant des années. « D’être entière. J’ai l’impression que si j’arrête de faire des blagues, si les gens voient les ratures et les taches de gras sur mes pages… il ne restera plus rien d’intéressant. »

Elle avait tout dit. Le Huis Clos sur le toit de Paris venait de trouver sa clé. Elle attendait le verdict, le rire gêné, la tape compatissante sur l’épaule.

Léo ne fit rien de tout ça. Il tendit la main, non pour la toucher, mais pour poser délicatement son index sur une annotation dans la marge du carnet. C’était une petite fleur dessinée par Tiana, à l’âge de six ans, à côté de la recette de la tarte aux pommes.

« Je crois que c’est dans les ratures et les fleurs dessinées par-dessus qu’on trouve les meilleures histoires, » dit-il simplement.

Il n’avait pas besoin d’en dire plus. La première larme de Tiana roula sur sa joue, chaude dans l’air frais du matin. Ce n’était pas une larme de tristesse, mais de soulagement. Comme une fonte des glaces.

Le premier rayon de soleil franc franchit la ligne des immeubles, les inondant d’une lumière dorée et pure. Il ne la prit pas dans ses bras. Il ne lui promit rien. Il resta simplement là, à ses côtés, tandis qu’elle tenait entre ses mains la preuve que la force ne résidait pas dans une page blanche et parfaite, mais dans l’encre courageuse qui osait la remplir, ratures comprises. Sur le toit du monde, Tiana laissa enfin entrer la lumière.