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La sueur perle sur sa nuque, trace un sillon froid entre ses omoplates avant de s’évaporer dans l’air trop sec du dôme. Dehors, c’est la nuit perpétuelle et glacée du régolithe lunaire. Ici, dans le studio A-7 du Programme de Résidence Artistique Sélène, c’est un été permanent et défaillant. Le système de climatisation, surchargé, gémit un bourdonnement continu, une plainte métallique qui vibre jusque dans le plancher. L’air sent le métal chaud, l’ozone et l’effort.

Nathan achève son mouvement, un grand jeté qui n’en finit plus, suspendu une seconde de trop dans la gravité réduite. Son corps, habitué aux contraintes terrestres, flotte avec une grâce qu’il trouve obscène. Facile. Trop facile. Le véritable poids n’est pas dans ses muscles, mais quelque part au creux de son ventre, une ancre invisible qui le tire vers le bas, même ici, à trois cent quatre-vingt-quatre mille kilomètres de tout ce qui pèse.

Il retombe sans un bruit sur le sol synthétique, le souffle court. Son reflet ondule sur la baie vitrée panoramique. Derrière sa silhouette en nage, la Terre, croissant bleu et blanc, est suspendue dans le velours noir de l’espace. Un marbre parfait, silencieux, indifférent. C’est pour cette vue qu’il est venu. C’est cette vue qu’il maudit aujourd’hui.

Ses yeux glissent vers la petite table en composite posée contre le mur. Dessus, à côté d’une gourde d’eau recyclée, repose une enveloppe. Le papier est jauni, les coins cornés. Une vieille lettre, jamais envoyée.

Il s’approche, les muscles endoloris. Chaque pas semble résonner dans le silence oppressant que le vrombissement de la ventilation ne parvient pas à masquer. Il prend l’enveloppe. Elle est légère, presque immatérielle, mais entre ses doigts, elle pèse autant que la carrière qu’elle représente. Le nom du destinataire n’est pas écrit, mais il est gravé dans sa mémoire : le directeur d’une compagnie prestigieuse à Paris, un homme qui aurait pu faire de lui une étoile. Pas une étoile filante dans le vide d’un programme expérimental, mais une vraie, brûlant sur les scènes les plus illustres de la vieille Europe.

La lettre était une acceptation. Une réponse à une audition secrète, une proposition qui ne se refuse pas. Il l’avait écrite, réécrite, la prose polie jusqu’à la perfection. Il y parlait de son art, de sa vision, de son désir de rejoindre leur constellation. Et puis, l’appel pour la résidence lunaire était arrivé. L’inédit contre le consacré. L’inconnu contre la certitude.

Il avait choisi la Lune. Pour l’audace, s’était-il dit. Pour repousser les limites de son art. La vérité, plus trouble, était qu’il avait eu peur. Peur de l’exigence, de la compétition, peur de n’être finalement qu’un danseur parmi d’autres sous les dorures de l’Opéra. Ici, il était unique. Le seul danseur sur la Lune. Un titre ronflant pour une cage dorée suffocante.

La chaleur semble monter d’un cran. Il sent sa peau coller, son t-shirt devenir une seconde peau humide. Il retourne au centre de la pièce, la lettre toujours en main. Il la tient comme un partenaire de danse. Il la regarde, puis il regarde la Terre, si lointaine. Le regret est une chose physique. Une crampe au cœur, une brûlure dans la gorge. Qu’aurait été sa vie, là-bas, maintenant ? Aurait-il senti la pluie d’été sur son visage ? L’odeur de l’asphalte mouillé après l’orage ? Le contact d’un autre corps contre le sien sur une scène bondée, vibrant de l’énergie du public ?

Il ferme les yeux. Le bourdonnement des machines devient le murmure d’une salle comble avant que le rideau ne se lève. L’odeur de métal chaud devient celle des projecteurs sur la peau.

Et il danse.

Pas une chorégraphie apprise. Pas un enchaînement technique. Il danse le regret. Sa main serre le papier froissé. Il danse la bifurcation, le chemin non pris. Ses mouvements sont amples, déchirants. Un bras tendu vers la Terre lointaine, une supplique. Un tour sur lui-même, rapide, violent, comme pour échapper à une mémoire. Il utilise la faible gravité non plus pour la facilité, mais pour l’expression. Il s’élève, non pas en flottant, mais en s’arrachant au sol, comme s’il tentait de fuir son propre corps. Il danse le poids de la Terre qu’il a voulu fuir et la légèreté trompeuse de la Lune qui l’a piégé. Il danse la chaleur de l’ambition et la froideur de la solitude.

La lettre est au cœur de sa paume, un secret moite. Dans un dernier mouvement, une arabesque lente et infinie, il lève la lettre vers la baie vitrée, comme pour la montrer à la Terre. Une offrande. Un adieu.

Il s’immobilise, poitrine haletante, le corps luisant. Le silence retombe, seulement troublé par le gémissement de la base. Il est épuisé, mais c’est une fatigue saine, purificatrice. La crampe dans son cœur s’est desserrée.

Il regarde la lettre, puis son reflet. Le visage qui le fixe n’est plus celui d’un homme hanté, mais celui d’un homme qui a fait un choix. Bon ou mauvais, c’était le sien. Le chemin n’était pas une erreur, c’était simplement un chemin.

Lentement, il retourne vers la table. Il ne déchire pas la lettre. Il ne la jette pas. Il la pose délicatement dans un tiroir, sous une pile de carnets de notes. Elle n’est plus un regret à vif, mais une archive. La cicatrice d’une autre vie possible.

Il boit une longue gorgée d’eau, le liquide frais une bénédiction dans la chaleur étouffante. Il se retourne vers la baie vitrée. La poussière d’argent du sol lunaire capte la lumière lointaine du soleil, créant un paysage d’une beauté désolée et absolue. La Terre, ce joyau bleu, n’est plus un reproche. C’est une inspiration lointaine. Sa scène était ici. Le public était le silence.

La chaleur était toujours écrasante, le bourdonnement toujours présent. Mais pour la première fois depuis des mois, Nathan ne se sentait plus prisonnier. Ici, sur ce silence de plomb, sous cette lumière d’argent, il était enfin chez lui. Il était enfin en mouvement.