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L’alarme stridente déchira le silence cotonneux de la Nef. Un son métallique, brutal, qui n’avait rien à faire au milieu du murmure des fougères arborescentes. Chloé sursauta, sa main se crispant sur la rambarde en fer forgé, froide et humide sous sa paume. Devant elle, le chemin s’enfonçait dans un dédale de verts impossibles qu’elle ne percevait que comme une infinie déclinaison de gris. Gris cendre des troncs écailleux, gris perle de la brume qui s’accrochait aux frondes géantes, noir d’encre de la terre humide.
« Protocole de Purification. Confinement de la zone B-7 activé. Durée estimée : trois heures. »
La voix synthétique, désincarnée, acheva de sceller son sort. Trois heures. Prisonnière dans ce poumon de chlorophylle que les architectes du Dôme avaient conçu comme une relique du monde d’avant. Pour Chloé, ce n’était qu’un décor de plus pour son apathie, une toile de fond sans nuance pour la page blanche qui la hantait.
Elle fit demi-tour, espérant une faille dans le système, mais les lourdes portes de verre dépoli étaient déjà opaques, verrouillées. C’est là qu’elle le vit. Un homme, accroupi près d’une touffe de mousses luminescentes – ou ce qu’elle devinait être luminescent. Il n’avait pas cillé à l’annonce du confinement. De dos, il semblait faire corps avec la serre, ses vêtements de toile brute se confondant avec les teintes sombres de l’humus.
« Ils nous ont enfermés », lança Chloé, sa voix plus cassante qu’elle ne l’aurait voulu.
L’homme se releva lentement, sans se presser. Il était grand, ses traits burinés comme une écorce. Il la dévisagea avec un calme qui la mit mal à l’aise.
« Les plantes ont besoin d’un air pur », dit-il simplement, comme si cela expliquait tout. Il tenait à la main un petit vaporisateur. « Le système fait son travail. »
« Son travail est de nous piéger ici. J’ai… des choses à faire. »
Mensonge. La seule chose qui l’attendait était son appartement vide et le poids de ses mots morts.
L’homme haussa un sourcil. « Ces dicksonias antartica non plus n’ont pas le choix. Elles poussent là où elles sont. Un centimètre par an. C’est tout. »
Chloé sentit une vague d’agacement. Elle n’était pas d’humeur pour les leçons de botanique. Machinalement, ses doigts trouvèrent dans la poche de son manteau le rectangle de papier usé. La lettre. Froissée par des milliers de relectures, les plis marqués comme des cicatrices. Elle n’avait pas d’adresse, pas de destinataire. Juste des mots qui étaient autrefois un monde, et qui n’étaient plus qu’un mausolée.
Elle s’adossa à un pilier de verre, laissant son regard se perdre dans les volutes de brume artificielle. Le passé était un film en noir et blanc qu’elle se repassait en boucle. La lettre en était la bobine. Chaque mot la ramenait à un rire, un toucher, une promesse qui n’existait plus. L’inspiration l’avait quittée le jour où les couleurs s’étaient éteintes.
« C’est lourd, ce que vous portez. »
La voix de l’homme la tira de sa rêverie. Il s’était approché, son regard non pas sur elle, mais sur la main qui serrait la lettre dans sa poche.
« Vous ne savez rien », rétorqua-t-elle, sur la défensive.
« Je sais reconnaître une racine morte. On s’y accroche, on espère qu’elle va reprendre, mais elle ne fait que puiser l’énergie du reste de la plante. » Il fit un pas de plus, désignant une tache sombre sur une large feuille près d’elle. « Regardez. Nécrose. Ça commence comme ça. Un point qui ne vit plus dans le présent. Et ça s’étend. »
Le parallèle était si brutalement juste qu’elle en eut le souffle coupé. Elle était cette feuille. La lettre était son point de nécrose.
« C’est tout ce qui me reste », murmura-t-elle.
L’homme ne répondit pas tout de suite. Il contourna un massif de sélaginelles qui tapissaient le sol comme un velours sombre et lui fit signe de le suivre. Résignée, elle obtempéra. Ils marchèrent en silence, le seul son étant le crissement de leurs pas sur le gravier et le goutte-à-goutte régulier de la condensation.
Il s’arrêta devant un muret de pierres où s’accrochait une plaque de mousse épaisse, presque noire dans la lumière tamisée.
« Touchez », ordonna-t-il doucement.
Hésitante, Chloé tendit la main. Au contact de la mousse, une sensation inattendue la parcourut. Ce n’était pas juste humide. C’était une fraîcheur vivante, une texture complexe, à la fois douce et dense. Elle ferma les yeux pour mieux se concentrer.
« Ne pensez pas. Ressentez », poursuivit-il. « Le froid de la pierre en dessous. L’eau capturée dans les brins. Le poids infime de la vie qui s’y accroche. Qu’est-ce que ça vous dit ? Pas hier, pas demain. Maintenant. »
Elle garda les doigts posés sur la mousse, sa respiration se calant sur le silence de la serre. Elle ne pensait plus aux mots de la lettre, ni à la page blanche. Elle pensait à la sensation sous ses doigts. À la complexité d’une chose si simple.
Et puis, elle le vit.
Ce ne fut pas une explosion, ni une révélation divine. Ce fut un frémissement, une vibration au bord de sa perception. Le gris de la mousse, sous ses doigts, sembla s’approfondir, se saturer. Une nuance apparut, si subtile qu’elle aurait pu n’être qu’une illusion. Une nuance qu’elle n’aurait su nommer, mais qui n’était plus tout à fait du gris. C’était une promesse. La promesse du vert.
Elle retira sa main brusquement, le cœur battant. Elle leva les yeux vers l’homme. Il la regardait avec une sorte de bienveillance distante, comme il regarderait une jeune pousse percer la terre.
« Ça ne dure qu’un instant », dit-il. « Mais il y a toujours un autre instant qui attend juste après. »
Le sifflement de la dépressurisation annonça la fin du confinement. Les portes de verre retrouvèrent leur transparence. La sortie était libre.
Chloé ne dit rien. Elle se contenta d’hocher la tête, un simple accusé de réception. L’homme, lui, était déjà retourné à son vaporisateur, son attention de nouveau entièrement dédiée à ses plantes. L’interaction était terminée.
Elle quitta la Nef des Fougères, remontant les allées vers la lumière crue du Dôme. Dans sa poche, la lettre semblait soudain moins lourde. Elle ne la jeta pas. Ce n’était pas encore le moment. Mais en arrivant devant son terminal d’écriture, plus tard dans la journée, elle ne la sortit pas.
Elle posa ses doigts sur le clavier froid. Pour la première fois depuis des mois, une phrase vint se former dans son esprit. Ce n’était pas le début d’une grande histoire d’amour ou de perte. C’était quelque chose de plus simple. De plus vrai.
« La mousse était une fraîcheur vivante sous ses doigts. »
Le monde était encore en nuances de gris. Mais pour la première fois, Chloé avait le sentiment qu’elle pouvait commencer à le repeindre. Un instant à la fois.
