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L’air, épais et sucré d’odeurs de gaufres et d’ozone, annonçait deux choses : la fête et l’orage. Sora sentait la seconde arriver dans ses os, une vibration basse et familière, l’appel du large céleste. Mais ce soir, il ne chassait rien. Il était chassé.
Chassé par un accordéon mélancolique qui s’élevait de la place du village. Le son s’enroulait autour des guirlandes lumineuses, glissait sur les pavés humides et venait se nicher au creux de son oreille. Aussitôt, ses épaules tressaillirent. Une démangeaison électrique parcourut ses jambes. Il serra plus fort le livre contre sa poitrine, ses jointures blanchissant sur le cuir usé. Pas maintenant. Reste immobile.
Son regard balaya la foule. Des familles, des couples qui dansaient déjà, leurs ombres s’étirant et se tordant sous les lampions. Et puis, il la vit. Accoudée au vieux puits en pierre, loin de l’agitation, un carnet à la main. Elara. L’archiviste du village. La seule qui pouvait l’aider.
Le vent se leva, faisant frissonner les feuilles des platanes. Une première goutte, froide et lourde, s’écrasa sur sa main. Le compte à rebours était lancé.
Sora jeta un œil au livre. Il l’avait trouvé dans un grenier, un recueil de notes manuscrites sur les microclimats de la région. Une mine d’or. Mais une mine fragile. L’encre, sensible à l’humidité, avait commencé son lent suicide. Les phrases se muaient en taches fantomatiques, les savoirs d’un siècle se dissolvaient en une brume sépia. Chaque minute qui passait, chaque degré d’hygrométrie qui grimpait, était une phrase de moins.
Il devait atteindre Elara. Lui montrer le livre, lui demander conseil, lui demander de l’aide. Une chose simple pour n’importe qui. Un calvaire pour lui.
Car entre elle et lui, il y avait la musique.
Il fit un pas, puis deux. Le violon rejoignit l’accordéon. Une valse lente. Son corps réagit avant son esprit. Un balancement involontaire, une envie irrépressible de laisser le rythme prendre le contrôle. Il se figea, se mordant l’intérieur de la joue. Il avait l’air d’un fou, d’un pantin désarticulé luttant contre ses propres fils. La honte lui chauffa la nuque. Comment pouvait-il avoir l’air crédible, sérieux, en demandant de l’aide s’il se mettait à danser comme un possédé au milieu de la place ?
Il chassait des supercellules, des monstres de foudre et de vent capables de rayer un village de la carte. Il affrontait des murs de grêle avec un calme presque mystique. Mais une simple mélodie le mettait à nu, le livrait au ridicule.
Une nouvelle bourrasque. L’odeur de la terre mouillée s’intensifia. La pluie n’allait pas tarder. Il risqua un autre regard vers le livre. Sur la page qu’il avait marquée, une description d’un phénomène rare, un “éclair sec”, était déjà à moitié illisible. Un brouillard d’encre avait noyé la fin de la phrase. La panique le saisit, plus froide que la pluie.
Il n’avait plus le choix.
Il prit une profonde inspiration et s’élança, non pas en marchant, mais en se faufilant. Il longea les étals, se cachant derrière un stand de nougat, attendant une pause entre deux morceaux. Mais la musique était un serpent continu. Elle ne s’arrêtait jamais.
Il arriva à quelques mètres d’Elara. Elle leva les yeux de son carnet, son regard balayant la place, comme si elle aussi sentait l’urgence de l’air. Leurs yeux se croisèrent une seconde. C’est à ce moment que le groupe sur la petite scène attaqua un rythme plus rapide, une gigue entraînante.
Ce fut trop fort. Son corps le trahit.
Un pas de côté, puis un autre. Ses pieds martelant une cadence silencieuse contre sa volonté. Ce n’était pas la danse joyeuse et libérée qu’il s’autorisait parfois, seul face à l’océan ou dans sa voiture. C’était un spasme, une lutte. Un mouvement convulsif et embarrassé. Il était là, à agiter les bras maladroitement en essayant de rester digne, le visage contracté par l’effort et l’humiliation.
Il aurait voulu disparaître, s’enfoncer dans les pavés. Mais la vision de l’encre qui s’effaçait était plus forte que sa fierté.
Alors il fit la seule chose possible. Il avança vers elle, tout en dansant. C’était grotesque. Un homme luttant contre lui-même, avançant par saccades au milieu d’une foule qui, de toute façon, ne lui prêtait aucune attention.
Il arriva enfin devant elle, essoufflé, le cœur battant à la fois à cause de la musique et de la peur. Il lui tendit le livre, un geste suppliant. Les premières gouttes d’une véritable averse commencèrent à crépiter sur les toiles des stands.
« L’encre, » réussit-il à articuler, sa voix brisée par le mouvement incessant de son corps. « Elle s’efface. Avec la pluie. Je… je ne sais pas comment la sauver. »
Elara ne rit pas. Elle ne le regarda pas avec pitié. Son regard, d’une intensité surprenante, passa de son visage en sueur à ses pieds qui esquissaient encore un pas nerveux, puis au livre tremblant dans ses mains. Elle le prit avec une douceur infinie, l’abritant sous son propre manteau.
« Venez, » dit-elle simplement, sa voix calme couvrant à peine la musique. « Sous le porche de la mairie. Vite. »
Elle ne lui posa aucune question sur sa danse étrange. Peut-être qu’elle comprenait. Ou peut-être que l’urgence du livre avait éclipsé tout le reste.
Alors que les premières trombes d’eau s’abattaient sur la fête, dispersant la foule, Sora suivit Elara. À l’abri du porche, sous la lumière blafarde d’une lanterne en fer forgé, la musique n’était plus qu’un écho lointain. Son corps, enfin, s’apaisa.
Il ne savait pas s’ils pourraient sauver le livre. Mais tandis qu’Elara ouvrait délicatement les pages avec des doigts experts, il comprit qu’il avait déjà sauvé l’essentiel. Il n’avait pas vaincu sa nature pour demander de l’aide. Il avait demandé de l’aide en étant pleinement, et douloureusement, lui-même. Et pour la première fois, quelqu’un l’avait vu, non pas comme un danseur ridicule, mais comme un homme qui tentait de préserver quelque chose de précieux avant que la pluie n’efface tout.
