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La Terre n’était qu’une bille bleue et blanche, suspendue dans le velours noir au-dessus de son jardin. Sofia ratissa une dernière fois le régolithe gris perle, dessinant des ondes parfaites autour d’un rocher de basalte sombre. Ici, sous le dôme du Biodôme-7, le silence avait une texture. C’était une matière palpable, un coton qui étouffait les angoisses, mais pas celle-ci. Pas aujourd’hui.
Ce soir, Elian venait. Il venait voir Les Parapluies de Cherbourg. Un pèlerinage. Le film préféré de sa grand-mère, qu’il n’avait jamais pu voir sur grand écran. Et c’était elle, Sofia, la gardienne des mémoires sur pellicule, qui allait lui offrir ce voyage.
Son projecteur Kinoton FP-30D, un monstre de laiton et d’acier qu’elle avait sauvé d’un cinéma de quartier terrestre et adapté à la faible gravité lunaire, était sa fierté. Un chef-d’œuvre de bricolage. Elle l’aimait comme une extension d’elle-même : complexe, fiable, un peu trop réfléchi.
Une heure avant l’arrivée d’Elian, elle lança le test final. Le ronronnement familier du moteur emplit la cabine. La croix de Malte entraîna la pellicule avec un cliquetis rassurant. Puis, un grésillement. Une odeur d’ozone brûlé. L’image vacilla, se déchira en une strie verdâtre avant de mourir. Le silence revint, lourd, accusateur.
Le diagnostic fut rapide et brutal. Une surtension avait grillé un micro-relais de fabrication artisanale, une pièce qu’elle seule au monde savait exister. Son cœur se serra. L’échec. Pour un bricoleur de génie, l’échec n’est pas un accident, c’est une faute morale. Une trahison de sa propre nature.
La panique, froide et précise, la saisit. Elle se jeta dans son atelier, un capharnaüm de câbles, de circuits et de rêves désossés. Elle pouvait le faire. Contourner le relais, souder un pont, forcer le circuit. Ses mains, habituellement si précises, tremblaient. Elle ouvrit un tiroir, puis un autre, faisant tomber une cascade de composants obsolètes. C’est là, sous une pile de condensateurs, qu’elle le vit.
Le ukulélé.
Il était petit, en bois d’acajou peint de fleurs d’hibiscus criardes. Un objet absurde et joyeux dans ce décor de métal et de poussière lunaire. Mais pour Sofia, il n’avait rien de joyeux. C’était un monument bariolé à sa propre lâcheté. La preuve d’un crime parfait.
Il y a dix ans, sur Terre. Une fête. Elian, plus jeune, était là. Il y avait eu un accident stupide. Un vase de collection, héritage de famille, brisé. Tout le monde avait accusé un invité un peu éméché. Sofia, elle, savait. C’était elle qui, dans un mouvement maladroit, l’avait fait tomber. Prise de panique, elle avait caché le plus gros éclat, celui qui portait la signature du verrier, à l’intérieur de la caisse de résonance de ce ukulélé qui traînait là. Personne ne l’avait jamais su. Le crime était parfait. Et le ukulélé, qu’elle avait inexplicablement emporté avec elle sur la Lune, était le gardien silencieux de sa faute.
Le voir là, maintenant, alors que son autre fierté, le projecteur, venait de la trahir, lui parut une ironie cosmique. Elle l’attrapa, le serra contre elle, comme pour étouffer le souvenir. Le temps filait. Elian allait arriver.
Elle abandonna le projecteur. La honte de l’échec technique était maintenant éclipsée par cette culpabilité ancienne et vivace. Elle retourna dans la salle de projection, le ukulélé à la main, prête à avouer son incompétence. C’était tout ce qu’il lui restait.
La porte du sas s’ouvrit. Elian entra, son visage éclairé par la lueur bleue de la Terre qui filtrait à travers le dôme. Il vit le projecteur éteint, puis son regard se posa sur Sofia, et sur l’instrument qu’elle tenait.
Son expression changea. La déception attendue ne vint pas. À la place, une lueur de stupéfaction, presque de joie.
« Mais… c’est celui de grand-mère ! » dit-il, la voix étranglée par l’émotion. « Je l’ai cherché partout après la fête… Je croyais l’avoir perdu pour toujours. C’est la seule chose que je voulais vraiment garder d’elle. »
Sofia resta figée. Le vase brisé, le mensonge, le crime parfait… Rien de tout cela n’avait d’importance. Il ne s’en souvenait même probablement pas. L’objet de son obsession, le réceptacle de sa honte, était pour lui un trésor perdu, un ancrage de ses souvenirs les plus tendres. Son erreur de jugement durait depuis une décennie.
Sans un mot, sentant le sol se dérober sous ses pieds en apesanteur, elle retourna le ukulélé. Par la rosace, elle fit glisser le petit éclat de verre coupable dans sa paume. Elle tendit l’instrument à Elian.
« J’ai quelque chose à te dire », murmura-t-elle en lui montrant le morceau de verre. « Et le film… je suis désolée, le projecteur… »
Elian prit le ukulélé, ses doigts caressant les fleurs peintes. Il regarda à peine l’éclat dans la main de Sofia. « Le film attendra », dit-il doucement, un sourire triste et merveilleux aux lèvres. « Raconte-moi plutôt comment tu as sauvé ça. »
Ils ne regardèrent pas le film ce soir-là. Assis dans le jardin de régolithe, sous la lumière laiteuse de la Terre, Elian gratta une mélodie maladroite sur les cordes désaccordées. Le son était faux, dissonant dans le silence parfait du dôme. Mais pour la première fois depuis des années, Sofia sentit une harmonie juste au creux de sa poitrine. Chaque journée, se dit-elle, ne promet pas la perfection. Elle promet seulement une chance. Et parfois, la plus belle des nouvelles est simplement de découvrir que l’on s’était trompé sur toute la ligne.
