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Les gouttes s’écrasaient contre la grande baie vitrée du refuge dans une litanie sans fin. Dehors, le monde n’était qu’un camaïeu de gris, une aquarelle détrempée où les sapins se noyaient dans une brume épaisse. Clara sentait le froid du verre sous la paume de sa main. Ses doigts tapotaient un rythme impatient sur le bois froid du rebord de la fenêtre, un contrepoint nerveux au martèlement régulier de la pluie.
Depuis deux jours, le paysage était un prisonnier. Et elle, sa geôlière impuissante.
« Le temps ne changera pas aujourd’hui, Clara. »
La voix d’Elias, grave et calme, s’éleva depuis le fond de la pièce unique. Il y avait le crissement d’une allumette, puis l’odeur âcre et réconfortante du gaz du réchaud. Clara ne se retourna pas.
« Il le faut, répondit-elle, la voix tendue. La fenêtre météo annonçait une accalmie ce matin. »
« La montagne se moque bien de nos fenêtres météo. »
Elle serra la mâchoire. Ce paysage, juste là, à moins de deux heures de marche… Le col de la Brèche-aux-Loups. Ce n’était pas qu’un amas de roches et de pâturages pour elle. C’était le point d’orgue de trois années de recherche. Le seul endroit d’où l’on pouvait confirmer ou infirmer l’orientation exacte de la route du sel décrite dans une chronique carolingienne oubliée. Une thèse qui pourrait tout changer, pour sa carrière, pour sa légitimité. Une intuition qu’elle avait suivie comme une obsession, contre l’avis de tous ses confrères. Elle était une voyageuse temporelle, mais ses machines étaient des archives poussiéreuses et des cartes jaunies. Ici, pour la première fois, le passé pouvait affleurer dans le présent.
Sa curiosité n’était pas un simple trait de caractère ; c’était son moteur, son outil de travail. Elle devait voir, vérifier, savoir. L’incertitude était une torture.
« Je ne peux pas attendre un jour de plus, Elias. Je vais y aller. »
Un silence. Puis le cliquetis de deux tasses en émail posées sur la table en bois brut.
« Non, tu ne vas pas y aller. »
Cette fois, elle se tourna. Elias, la soixantaine burinée par des décennies de terrain, la regardait sans ciller. Ses yeux clairs, habituellement plissés de bienveillance, étaient sérieux. Il était son ancien directeur de thèse, celui qui avait soutenu son projet fou au début, avant de prendre sa retraite. C’était par amitié, et peut-être par nostalgie, qu’il avait accepté de l’accompagner.
« Tu n’as pas à me dire ce que je dois faire. » Sa propre voix lui parut plus dure qu’elle ne l’aurait voulu.
« Dans ce refuge, si. Dehors, c’est de la folie. Le sentier sera un torrent de boue, les rochers glissants comme de la glace. Et ce brouillard… Tu peux te perdre à dix mètres du refuge. Tu le sais aussi bien que moi. »
« Je prendrai le GPS. J’ai la trace. Je suis prudente. »
« La prudence, Clara, c’est parfois de savoir ne rien faire. » Il poussa une tasse vers la chaise vide en face de lui. « Viens boire un café. »
Elle resta debout, les bras croisés, une forteresse de frustration. « Tu ne comprends pas. Si je ne valide pas l’hypothèse maintenant, la fenêtre de publication pour le colloque de Vienne sera fermée. Jensen publiera sa propre théorie avant moi. C’est maintenant que ça se joue. »
Sa curiosité, cette soif de connaissance, était dévorante. Elle lui donnait l’impression que si elle ne possédait pas l’information, le monde lui-même risquait de s’effondrer. Elle avait toujours tout maîtrisé, ses recherches, ses sources, son parcours. L’idée qu’un simple orage puisse faire obstacle à sa volonté lui était physiquement insupportable.
Elias prit une lente gorgée de café. « Et si Jensen publie avant toi ? Qu’arrivera-t-il ? La fin du monde ? La chronique carolingienne s’autodétruira-t-elle ? Non. La montagne sera toujours là. La vérité, si c’en est une, sera toujours là. Ce qui te ronge, ce n’est pas la science. C’est la peur. »
Chaque mot était une pierre jetée dans le lac agité de son angoisse. Il avait raison. C’était humiliant.
« C’est facile pour toi de dire ça, tu as déjà fait tes preuves. »
« J’ai surtout fait mes erreurs, corrigea-t-il doucement. J’ai couru comme toi, j’ai cru que chaque colline était un Everest à conquérir sur-le-champ. J’ai cru que tout dépendait de ma seule volonté. La montagne m’a appris la patience. Et l’humilité. Tu ne peux pas la forcer. Tu ne peux que l’écouter et accepter ce qu’elle te donne. Aujourd’hui, elle te donne la pluie et ce refuge. »
Clara sentit une fissure dans son armure. Une bouffée de chaleur monta à ses joues. Elle s’approcha de la table, mais ne s’assit pas. Elle fixait la volute de vapeur qui s’échappait de la tasse.
« Je… j’ai besoin de voir ce col, Elias. » Sa voix se brisa presque. Ce n’était plus une affirmation, c’était une supplique.
« Je sais. »
Elle resta là, démunie, le regard perdu dans le gris infini de la fenêtre. Toute son énergie, toute sa détermination se heurtaient à ce mur d’eau et de nuages. Elle avait l’habitude de voyager seule dans les couloirs du temps, de déchiffrer des secrets que personne d’autre ne pouvait voir. Mais ici, dans ce présent brutal et tangible, elle était bloquée. Seule. Et incapable.
Le silence s’étira, seulement peuplé par la pluie. Finalement, elle s’assit lourdement sur la chaise. Elle prit la tasse entre ses mains, cherchant une chaleur qui semblait l’avoir quittée.
Elle releva les yeux vers Elias. L’arrogance avait disparu de son regard, remplacée par une vulnérabilité à nu.
« Tu y es allé, toi, à la Brèche-aux-Loups. Il y a des années. Pour tes propres recherches sur les voies romaines. »
Elias hocha la tête, attendant.
Le plus difficile n’était pas de renoncer à la course folle dans la tempête. Le plus difficile était de formuler la question. D’admettre qu’elle ne détenait pas toutes les clés. D’admettre qu’elle avait besoin de l’autre.
« Raconte-moi, dit-elle dans un souffle. Raconte-moi ce que tu as vu. »
Un léger sourire étira les lèvres d’Elias. Il se pencha en avant, posant ses avant-bras sur la table. Dehors, la pluie redoubla d’intensité, mais à l’intérieur du refuge, pour la première fois depuis deux jours, le silence n’était plus hostile.
« C’était un matin d’automne, commença-t-il. Le soleil venait de se lever, et la vallée était encore prise dans une mer de nuages… »
Clara écoutait, et le paysage qu’elle ne pouvait pas voir se dessinait enfin, non pas à travers ses yeux, mais à travers la mémoire d’un autre. Ce n’était pas une victoire, pas encore. Mais ce n’était plus une défaite. C’était autre chose. Un commencement.
