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Log… Je ne sais même plus quel jour on est. Le temps est une mélasse ici, sur L’Arche. Dehors, c’est pareil. Un brouillard si épais qu’on pourrait le découper au couteau. Le canal a disparu, la mer qu’on devine au loin n’est plus qu’un grondement sourd, une bête endormie. Seuls les mâts des autres péniches percent la ouate grise, comme des squelettes de créatures marines.

Je t’enregistre ça, Papy, parce que le silence est trop bruyant. Ou plutôt, le non-silence. Il y a Ulysse, le bâtard à trois pattes, qui gémit doucement dans son sommeil, ses pattes courant après un lapin spectral. Sur mon écran, Pixel, un mainate que j’ai trouvé l’aile brisée près des écluses, picore le curseur qui clignote. Il imite le son du modem 56k, une nostalgie dont il ne sait rien. C’est ma faute. C’est toujours ma faute. Je ne peux pas les laisser. Chaque regard perdu, chaque miaulement affamé est une brèche dans mon propre système, une vulnérabilité que je ne sais pas patcher. Alors je les embarque.

Et maintenant, L’Arche est pleine. Pleine de vie, pleine de chaos. Et moi, je suis vide.

Le terminal est ouvert. La commande est prête. Une seule ligne de code pour ouvrir la Citadelle. C’est le nom qu’ils donnent à leurs serveurs. Arrogant. Ils exploitent, ils cachent, ils mentent. Mon boulot, c’est d’allumer une lumière dans leur cave. Un hacker éthique, ils disent. Belle expression pour dire “cambrioleur avec une bonne excuse”.

Mais j’ai peur.

Voilà, c’est dit. Pas à toi, Papy, tu le savais toujours. Je vois mes mains trembler sur le clavier. Si je me trompe, si leur contre-mesure est meilleure que prévu… ce n’est pas juste mon anonymat qui saute. C’est tout un réseau d’informateurs, de gens bien, qui tombera avec moi. La peur me glace. Elle me cloue ici, à remplir des gamelles, à brosser un chat angora borgne qui ronronne comme un V8, à écouter le clapotis de l’eau contre la coque. Chaque tâche est un refuge. Chaque animal, un bouclier.

Je me lève, je ne tiens plus en place. Je fais les cent pas dans le carré exigu, enjambant une tortue sillonnée qui grignote une feuille de salade. Mon pied heurte une vieille caisse en bois remplie de… souvenirs. Des livres, des photos, ton jeu d’échecs. Une pièce roule sur le plancher avec un petit bruit sec.

Je me baisse. Le Cavalier. En ivoire jauni, usé par nos parties du dimanche. Le cheval a l’air de ricaner.

Je le prends dans ma paume. Il est froid, dense. Et soudain, sans prévenir, ça monte. Ça part du ventre. Un gargouillis, une secousse. Et j’explose de rire.

Un rire qui n’a rien à voir avec la joie. C’est un rire de fou, un rire qui fait mal aux côtes. Les larmes me montent aux yeux. Ulysse se réveille en sursaut et aboie, décontenancé. Pixel s’envole et se pose sur ma tête en criant “Game Over ! Game Over !”.

Je ris parce que je nous revois, Papy. Tu avais sorti ce Cavalier comme un joker, en plein milieu de la partie. “Et hop ! Le coup du cheval saoul !” avais-tu déclaré, le déplaçant sur une case totalement illégale, juste pour faire tomber ma Tour. J’avais protesté, outré par cette entorse aux règles sacrées. Et tu avais ri. Ce même rire. Un rire qui disait que les règles sont faites pour être comprises, pas toujours pour être suivies aveuglément. Un rire qui disait que la plus grande stratégie, parfois, c’est de savoir lâcher prise.

“Le courage, gamin,” m’avais-tu dit en rangeant les pièces, “ce n’est pas de ne pas avoir peur. Ça, c’est pour les imbéciles ou les menteurs. Le courage, c’est de trembler de partout et d’y aller quand même.”

Mon rire s’éteint, laissant place à un calme étrange. Les tremblements sont toujours là, dans mes mains, dans mes genoux. La peur est une passagère clandestine à bord, elle ne va pas débarquer comme par magie. Mais elle n’est plus au gouvernail.

Je tiens encore le Cavalier dans ma main. Sa fraîcheur est un ancrage.

Je retourne à mon poste. Pixel est toujours sur ma tête, plus calme. Je caresse sa plume rebelle. Sur l’écran, le curseur clignote, impitoyable.

ssh -p 2222 root@citadel.corp -i /path/to/key

La ligne de commande. Le précipice.

Je respire l’odeur de café froid, de poussière et de litière propre. J’entends les mille et un petits bruits de ma ménagerie. Ma vie chaotique et magnifique. Ils ne sont pas mon bouclier. Ils sont mon armée.

Mes doigts se posent sur le clavier. Ils tremblent encore un peu.

J’appuie sur Entrée.

Log de fin. Le brouillard n’a pas disparu, Papy. Mais depuis le pont de L’Arche, pour la première fois aujourd’hui, j’arrive à distinguer la lumière du phare.