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[Bruit d’un enregistreur qui s’active, un léger souffle.]
Journal de bord… Non, c’est stupide. Pardon. Je ne sais même pas pourquoi je te parle encore. C’est juste que le silence, ce matin, est plus lourd que d’habitude. Dehors, la montagne retient son souffle. Le givre a tout pétrifié. À travers l’unique hublot du bunker, le monde ressemble à une photographie en noir et blanc, une de ces natures mortes que je compose avec des lys et des chrysanthèmes. Pardon, je divague déjà.
Le générateur ronronne doucement dans la pièce voisine. C’est le seul cœur qui bat ici, en dehors du mien. Un cœur régulier, fiable. Pas comme le mien, qui s’emballe pour un rien. Pour un panier en osier, par exemple.
Il est là, posé sur la table en formica. Le panier de pique-nique. Je l’ai trouvé l’été dernier au bord du lac, abandonné. Il était intact, presque neuf. À l’intérieur, il y avait encore une nappe à carreaux, deux assiettes en porcelaine, un couteau à fromage avec un manche en bois de cerf et une petite salière. Personne ne l’a jamais réclamé. Alors je l’ai gardé. Pardon, je ne l’ai pas volé, je l’ai… recueilli.
Depuis, c’est mon porte-bonheur. C’est absurde, je sais. Je passe mes journées à composer des bouquets pour des gens qui n’ont plus eu de chance du tout, et je crois à la magie d’un panier en osier. Mais quand je le regarde, je ressens une sorte de chaleur. Comme si toute la joie insouciante d’un pique-nique d’été s’était concentrée dans ses fibres tressées. Il représente une abondance que je ne m’autorise jamais. Ce matin, je l’ai rempli.
[Bruit léger de vaisselle qui s’entrechoque.]
Pas grand-chose. Un thermos de café, le pain de la veille, un morceau de tomme de brebis, une pomme. Des choses simples. Mais les mettre dedans, fermer les lanières de cuir… ça a transformé mon petit-déjeuner de survie en promesse. Une promesse de quoi ? Je n’en sais rien. Et ça me fait peur.
Désolée, je sais que je suis ridicule. Vivre dans un ventre de béton armé pour se protéger du monde et être terrifiée par un panier-repas. Mon travail, c’est d’adoucir les fins. Les pétales blancs sur le bois sombre d’un cercueil, l’odeur des jacinthes qui masque celle, plus âcre, du chagrin. Je suis à l’aise avec les adieux. C’est peut-être pour ça que les débuts me pétrifient. Un pique-nique, c’est un début de journée, un début de quelque chose. C’est une ambition, même minuscule : celle de trouver un coin d’herbe agréable et de s’y poser.
Mon ambition à moi, elle s’est toujours arrêtée au seuil de cette porte blindée. Le contentement, c’est ça, non ? Se satisfaire de ce que l’on a. Et j’ai un toit, du chauffage, du silence. Je ne devrais pas me plaindre. Pardon.
[Un long silence. On entend seulement le bourdonnement lointain du générateur.]
Le premier rayon de soleil vient de frapper le sommet d’en face. Le givre s’embrase d’une lumière rose et froide. C’est d’une beauté violente. Ça donne envie de… Je ne sais pas. D’être dehors.
C’est le panier, je crois. Il me murmure des bêtises. Il me dit que la chance, ce n’est pas quelque chose qui nous tombe dessus, mais une porte qu’on décide de pousser. Même si elle est lourde. Même si l’air, de l’autre côté, est glacial.
Je devrais juste boire mon café ici, comme tous les matins. Ce serait plus raisonnable. Plus… moi. Toujours à m’excuser d’exister, de prendre un peu de place, un peu d’air. Une fleuriste funéraire qui demande pardon à ses fleurs de les couper. C’est ça, ma vie.
Mais le poids du panier, quand je l’ai soulevé, était différent. C’était un poids heureux. Un poids d’intention.
[Bruit de chaise qui racle le sol. Des pas lents et lourds.]
Je suis devant la porte. La grande roue en métal est froide sous ma main. Je n’ai même pas mis mon manteau. C’est idiot. Je vais attraper froid et…
[Grincement lourd et métallique d’un mécanisme de verrouillage qui tourne.]
L’air. Il est comme du cristal. Il me brûle les poumons, mais c’est une bonne brûlure. Une brûlure qui réveille.
Je vais juste m’asseoir sur le seuil. Pas plus loin. Un pied dedans, un pied dehors. Le béton est gelé sous moi, mais le soleil commence à tiédir la pierre. Je pose le panier à côté de moi. J’ouvre les lanières.
[Clic discret d’une boucle en cuir qui s’ouvre.]
Je ne vais nulle part. Je ne cherche rien de plus. Mais pour la première fois depuis si longtemps, je ne me sens pas enfermée dehors, ni enfermée dedans. Je suis juste… là. Sur le seuil.
[Le son d’un bouchon de thermos qu’on dévisse. Une lente inspiration.]
Ça sent le café et la neige. C’est bon.
[Un silence, puis le chant lointain et clair d’un oiseau dans l’air glacial. L’enregistrement s’arrête.]
