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La pluie de Kyoto avait un son particulier. Pas le fracas des orages d’été ni le crépitement pressé des averses de ville. C’était une percussion douce, millimétrée, un chuchotement liquide sur les tuiles vernissées, les pavés sombres et le papier huilé des ombrelles. Pour Giulia, recroquevillée dans l’anfractuosité d’une ruelle du quartier de Gion, ce son était un supplice. Chaque goutte semblait compter les secondes de son indécision.
Entre ses mains, la lanterne en papier de riz était presque translucide sous l’effet de l’humidité. Fragile. Vulnérable. À l’intérieur, scotché contre l’une des fines armatures de bambou, un minuscule enregistreur numérique. Une petite bombe à fragmentation émotionnelle. Sa voix à elle, capturée quelques semaines plus tôt. Un aveu murmuré dans un moment de faiblesse, une vérité qu’elle n’aurait jamais dû formuler à voix haute.
Elle le gardait sur elle depuis des jours, cet objet absurde. Une part d’elle, l’ébéniste, admirait sa conception délicate. L’autre, l’accro à l’adrénaline, était fascinée par le danger qu’il représentait. Giulia ne vivait que pour les pics. Le vertige au sommet d’une paroi rocheuse, le souffle coupé en apnée sous une vague glacée, le rugissement du moteur de sa moto sur une route de montagne déserte. Ces peurs-là étaient pures, honnêtes. Elles la vidaient pour mieux la remplir d’une certitude simple : être en vie.
Mais la peur que contenait cette lanterne était différente. C’était une peur lente, visqueuse, qui ne promettait aucune chute exaltante, aucune libération. Juste le poids mort de la honte. Elle était venue à Kyoto pour fuir, pour chercher un nouveau pic, mais n’avait trouvé que cette pluie obstinée et le reflet de son propre visage dans les flaques troublées par les néons. Le silence de la ruelle était une pression insupportable sur ses tympans, habitués au sifflement du vent. Elle était bloquée.
Elle aurait pu rester là des heures, prisonnière de cette boucle mentale. C’est alors qu’une porte coulissa à quelques mètres d’elle. Une lumière chaude et une odeur de bouillon dashi s’échappèrent d’un minuscule restaurant. Une vieille femme, le dos voûté par les années, sortit en tenant une ombrelle en plastique transparent.
Leurs regards se croisèrent. Giulia s’attendit à de la méfiance, de la pitié peut-être. Elle se prépara à détourner les yeux, à se refermer un peu plus. Mais la vieille dame s’arrêta une seconde. Elle ne dit rien. Son visage, parcheminé comme une carte ancienne, s’éclaira d’un sourire. Ce n’était pas un grand sourire, juste un léger plissement des yeux, une courbe discrète des lèvres. Un simple accusé de réception de l’existence de l’autre. Une étincelle de chaleur humaine offerte sans raison, sans attente. Puis, elle continua son chemin, sa silhouette se fondant dans la bruine lumineuse.
Le sourire resta en suspens dans l’air froid.
Il n’avait rien changé. L’enregistreur était toujours dans la lanterne. La vérité qu’il contenait était toujours aussi laide. Mais le garrot qui serrait la poitrine de Giulia venait de se desserrer d’un cran. Ce sourire n’avait pas résolu son problème. Il lui avait rappelé qu’un monde existait en dehors de son problème. Un monde où des inconnus pouvaient s’offrir un instant de grâce, où l’odeur du dashi pouvait promettre un réconfort, où la pluie pouvait être juste de la pluie, et non une punition.
Elle se releva, les jambes engourdies. L’envie de détruire la lanterne, de l’écraser sous son pied, ou au contraire d’appuyer sur “play” pour s’infliger la douleur jusqu’au bout, ces deux extrêmes qui la tiraillaient depuis des jours, lui parurent soudain… théâtraux. Puérils. Des solutions pour l’ancienne Giulia, celle qui ne savait vivre que dans le fracas.
Elle se mit à marcher, quittant l’étroitesse de la ruelle pour les berges de la rivière Kamo. La pluie cessa aussi subitement qu’elle avait commencé. À l’ouest, au-dessus des montagnes sombres, le ciel se déchira. Des trouées d’or et de pourpre se déversèrent sur la ville, transformant l’asphalte mouillé en un miroir de feu. Le crépuscule doré. Pas celui, sauvage et solitaire, de la rase campagne qu’elle recherchait d’habitude, mais un crépuscule urbain, partagé, vibrant des lumières naissantes de la ville.
Giulia s’approcha d’un petit autel de pierre dédié à Jizō, le protecteur des voyageurs et des enfants. Doucement, avec le soin d’une ébéniste qui manipule une pièce précieuse, elle déposa la lanterne aux pieds de la statue.
Elle ne l’abandonnait pas. Elle ne la détruisait pas. Elle la laissait là. C’était différent. Un acte ni violent ni lâche. Un simple constat. Cette histoire faisait partie de son passé, mais elle ne définissait pas son présent. Elle n’avait plus besoin de son poids pour se sentir exister.
En s’éloignant le long de la rivière, elle ne sentit pas l’euphorie de la victoire. Elle ne sentit rien de particulièrement intense. Juste la fraîcheur de l’air sur son visage, le bruit de ses propres pas sur le sol humide et, pour la première fois depuis longtemps, une place immense à l’intérieur d’elle. Un silence, enfin apaisé.
