🎧 Écouter l'histoire :

S'abonner au podcast :

L’air était une chose solide, un bloc de chaleur et de silence que seule une mouche obstinée parvenait à fendre de son bourdonnement erratique. Assise à la grande table en bois du refuge, Inès sentait la sueur perler sur sa nuque et glisser le long de sa colonne vertébrale. Dehors, le soleil de juillet vitrifiait le paysage, écrasant les couleurs des alpages sous une lumière blanche et implacable. Pas un souffle de vent ne venait agiter les pins. C’était une claustration à ciel ouvert.

Son téléphone vibra contre le bois poisseux. Une, deux, trois fois. Silas. Le nom s’afficha, et avec lui, le goût de la cendre dans sa bouche. Elle ne répondit pas. Répondre, c’était dire oui. Et Inès ne savait plus dire que ça.

C’est un “oui” qui l’avait amenée ici. Un “oui” de trop, chuchoté au téléphone à trois heures du matin, quand l’ego et la fatigue brouillent les frontières de l’éthique. Silas l’avait défiée. “Ils se croient intouchables, Inès. Montre-leur.” Elle l’avait fait. Elle avait trouvé la faille, une porte dérobée si élégante qu’elle en avait ressenti une fierté brûlante. Elle voulait juste la leur signaler, leur prouver qu’elle existait. Mais son “oui” avait été un chèque en blanc. Silas avait poussé la porte, et derrière, ce ne sont pas des données d’entreprise qui s’étaient déversées, mais des vies. Des dossiers médicaux, des adresses, des existences entières exposées comme des insectes épinglés sous verre. Son code, sa magnifique architecture logique, était devenu une arme.

Depuis, elle était là, dans ce refuge tenu par un vieil homme taciturne, à chercher l’absolution dans l’altitude et l’inconfort. Elle passait ses journées à regarder la chaleur onduler sur les pierres, rejouant en boucle la cascade de dominos qu’elle avait déclenchée.

Le soleil, dans sa lente course, commença à décliner, ses rayons obliques pénétrant enfin par la grande baie vitrée. Ils frappèrent un objet incongru, suspendu au milieu de la pièce, vestige d’une fête de la Saint-Jean oubliée : une boule à facettes.

Soudain, la pièce explosa.

Des centaines de petits soleils se mirent à danser sur les murs en bois brut, sur la table, sur ses mains moites posées à plat. Des éclats de lumière vifs et fugaces, comme des fragments de mémoire vive. Inès cligna des yeux, hypnotisée. Le bourdonnement de la mouche disparut, remplacé par une pulsation sourde qui montait du plus profond d’elle-même.

Elle n’était plus dans le refuge. Elle avait seize ans. La cave aménagée de la maison de ses parents sentait la bière renversée et la timidité adolescente. Au centre, une boule à facettes tournait, projetant des constellations mouvantes sur les visages. La musique était trop forte, un rythme binaire et puissant qui faisait vibrer le sol en béton. Elle était dans un coin, pétrifiée. On lui avait proposé un verre d’alcool fort. Elle avait presque dit oui, pour ne pas décevoir, pour faire partie du groupe. Puis un garçon, plus âgé, s’était approché d’elle. Pas pour la draguer, mais pour lui tendre un verre d’eau. Il avait vu sa panique. Il n’avait rien dit, mais son geste était un message : tu as le droit.

Le souvenir se métamorphosa. Le rythme changea. Elle était dans son premier club, la musique électronique la traversant comme une onde de choc. Les stroboscopes et les lasers avaient remplacé la boule à facettes, mais la sensation était la même. Cette liberté totale d’être un corps parmi les corps, anonyme et pourtant pleinement soi-même. Personne ne lui demandait rien. Elle n’avait rien à prouver. Elle dansait, les yeux fermés, habitée par une certitude simple et puissante : cet espace, ce moment, lui appartenait. Elle était souveraine. Le courage n’était pas de hacker le monde, mais de s’autoriser à y exister, sans condition.

Son téléphone vibra de nouveau. Silas.

Les éclats de lumière dansaient encore sur le dos de sa main. Ils n’étaient plus des fragments de données volées, mais les fantômes joyeux de celle qu’elle avait été. Une fille qui savait, instinctivement, où se trouvait sa propre frontière.

Elle prit l’appareil. Sa gorge était sèche. Elle décrocha.

« Inès ? Enfin ! J’ai un truc pour toi. Une occasion de te racheter. C’est propre, cette fois. Une ONG… »

La voix de Silas était un miel tiède, visqueux, celui qui avait toujours su la piéger. Il minimiserait sa faute, la déculpabiliserait, puis la remettrait au travail. C’était sa méthode.

Inès regarda un carré de lumière trembler sur le mur, juste à côté de l’interrupteur. Un simple carré blanc, pur. Un point de départ.

« Non. »

Le mot sortit, fragile mais net. Un son qu’elle ne reconnaissait presque pas.

Un silence à l’autre bout du fil. Puis la voix de Silas, changeante, plus dure. « Non ? Inès, ne sois pas stupide. Tu me dois bien ça. »

Elle sentit la vieille spirale de la culpabilité tenter de l’aspirer. Mais l’image de la piste de danse, cette sensation d’être reine de son propre périmètre, était plus forte.

« Je ne te dois rien, Silas. »

Elle raccrocha.

Le silence qui retomba dans la pièce n’était plus le même. Il n’était plus écrasant, mais vaste. Vide. Prêt à être rempli. Inès se leva, traversa un dernier rayon de soleil couchant, et alla ouvrir la fenêtre.

Une brise légère, enfin. Elle charriait l’odeur de la résine des pins et de la terre refroidie. La chaleur était toujours là, mais elle ne l’étouffait plus. Dehors, le monde commençait à respirer à nouveau. Et elle aussi.