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Le rire de sa nièce éclata comme une bulle de champagne, léger et pétillant. Antoine sentit le son le traverser sans le toucher, un écho dans un couloir vide. Assis légèrement en retrait de la grande table en chêne, il observait les siens comme à travers une vitre embuée. Les visages s’animaient dans la lueur dorée des bougies, les verres de vin rouge laissaient des halos pourpres sur la nappe blanche, et l’odeur du rôti mêlée à celle du sapin emplissait la pièce d’une chaleur presque palpable. Pour eux.

Pour lui, il y avait ce creux.

Un creux familier, logé juste sous son sternum. Une poche d’air froid que la danse des flammes dans la cheminée ne parvenait pas à réchauffer. C’était son secret, son passager clandestin. Il le portait chaque nuit dans les couloirs aseptisés de l’hôpital, une présence silencieuse qui lui tenait compagnie au rythme régulier des bips des moniteurs. Le jour, quand il devait faire face au monde des vivants, ce creux devenait plus lourd, plus dense. Surtout ici.

Sa sœur Léa avait insisté. « Juste pour le réveillon, Antoine. Tu ne peux pas rester seul. » L’invitation était son appel au changement, mais il l’avait ressenti comme une convocation. Un devoir. Alors il était venu, avec son sourire de façade et ce vide à l’intérieur, comme on apporte une bouteille de vin à un dîner. Son offrande à la normalité.

« Tu es silencieux, tonton Antoine, » lança Chloé, sa nièce de sept ans, en se faufilant à ses côtés. Elle tenait un dessin maladroit représentant une maison sous la neige.
Antoine força un sourire. « Je regarde le feu. »
« Il fait des jolies couleurs. »

Il hocha la tête, les yeux fixés sur le crépitement des bûches. Orange, carmin, puis le bleu électrique qui léchait le bois noirci. C’était vrai. C’était beau. Mais la beauté lui semblait désormais une langue étrangère. Il comprenait les mots, mais leur sens lui échappait. Depuis Élise, tout lui échappait. Le deuil n’était pas une vague qui l’avait submergé pour ensuite se retirer. C’était un gel. Un hiver permanent qui avait saisi son paysage intérieur, figeant tout sur place. Et ce creux, c’était l’endroit où le lac de sa vie avait gelé le plus profondément.

Plus tard, alors que le dessert était servi et que les conversations s’étaient faites plus douces, plus veloutées, Léa vint s’asseoir sur l’accoudoir de son fauteuil. Elle ne dit rien, posant simplement sa main sur son épaule. La chaleur de son contact était différente de celle du feu. Elle était vivante.

« Elle adorait le feu de cheminée, » murmura-t-elle, son regard suivant le sien vers l’âtre.

Le prénom d’Élise ne fut pas prononcé, mais il flotta entre eux, aussi présent que la fumée. Antoine se raidit. Personne n’osait plus en parler. C’était le pacte tacite. On ne touchait pas à la blessure d’Antoine. On marchait autour.

« Tu sais, » continua Léa d’une voix douce, « quand papa est parti, j’ai cru pendant des mois que la seule façon de le garder avec moi, c’était de garder sa chambre intacte. Ses affaires, son odeur… Je refusais même d’ouvrir les volets. Je pensais que la lumière effacerait ses dernières traces. »

Antoine ne répondit pas, mais il écoutait. C’était la première fois que quelqu’un ne lui disait pas « ça va aller » ou « il faut que tu avances ».

« Et puis un jour, » dit-elle en serrant doucement son épaule, « j’ai compris. Je n’honorais pas sa mémoire. J’emprisonnais son fantôme. Et je m’emprisonnais avec lui. Garder sa flamme, Antoine, ce n’est pas se brûler avec. C’est laisser sa lumière nous réchauffer de l’intérieur, pour éclairer notre propre chemin. »

Ces mots, si simples, firent vibrer quelque chose en lui. Une fissure dans la glace. Il tourna la tête et regarda vraiment sa sœur. Il vit la tristesse dans ses yeux, une tristesse ancienne, polie par le temps, qui coexistait avec l’amour et la force. Elle ne lui demandait pas d’oublier. Elle lui donnait la permission de vivre avec.

Il baissa les yeux vers les flammes. Pour la première fois depuis des mois, il ne vit pas seulement la destruction du bois, la consumation. Il vit la danse. La transformation. La lumière et la chaleur qui naissaient de la perte. La mélancolie de l’hiver n’était peut-être pas une fin, mais un repos. Une pause nécessaire où la vie, sous la neige, rassemble ses forces.

Le creux dans sa poitrine était toujours là. Il ne disparaîtrait pas d’un coup de baguette magique. Mais quelque chose avait changé. Il n’était plus glacial et vide. Il ressemblait maintenant à une alcôve, un espace où la mémoire d’Élise pouvait reposer en paix, non plus comme une ancre le tirant vers le fond, mais comme une braise silencieuse. Une lueur douce qui ne demandait qu’à être entretenue, pas à le dévorer.

Antoine prit une profonde inspiration. L’air sentait la cannelle et la vie. Il tendit la main et prit le verre de vin qu’il n’avait pas touché. Le liquide était frais sur ses lèvres. Il pouvait enfin en sentir le goût. Il se tourna vers la table, vers le chaos chaleureux des siens, et pour la première fois de la soirée, son sourire atteignit ses yeux. Une petite lueur, fragile, mais bien réelle, venait de s’y rallumer.