🎧 Écouter l'histoire :
S'abonner au podcast :
Le silence avait une épaisseur, une texture presque cotonneuse, alourdie par les flocons qui s’écrasaient sans un bruit contre les hautes fenêtres de la bibliothèque. Dehors, le monde était un suaire blanc. Dedans, Sarah se sentait à l’image de ce train annoncé bloqué à quelques kilomètres, immobile, prisonnier d’un temps suspendu. Chaque 24 décembre était ainsi : une réclusion volontaire au milieu des livres endormis, un pacte tacite avec la solitude pour fuir le vacarme des réjouissances.
Elle détestait Noël. Pas d’une haine explosive et criarde, mais d’une aversion polie, profonde, une ancre jetée au fond de son âme il y a des décennies. Pour s’occuper, pour ne pas laisser les fantômes s’installer trop confortablement dans les alcôves vides, elle s’était attelée à l’inventaire des dons oubliés, ces cartons qui sommeillaient au sous-sol depuis des années.
La poussière dansait dans le rai de lumière pâle d’une ampoule nue. L’odeur du papier vieilli, habituellement son réconfort, lui semblait aujourd’hui chargée de relents de décomposition. C’est en ouvrant une caisse en bois fatiguée, marquée d’une écriture qu’elle ne reconnut pas, qu’elle le vit. Un simple carnet de croquis à la couverture de cuir souple, usée aux angles. Il n’avait rien de particulier, et pourtant, le souffle de Sarah se brisa net dans sa poitrine.
Ses doigts tremblants, parcheminés par les ans et les pages tournées, se posèrent sur la couverture. Elle n’eut pas besoin de l’ouvrir pour savoir. C’était celui d’Élise. Sa petite sœur.
Le temps, qu’elle s’efforçait de remplir et d’accélérer, s’arrêta brutalement. Le carnet entre ses mains était une machine à remonter les souvenirs, un instrument forçant à la lenteur qu’elle avait toujours fuie. Chaque dessin d’Élise était une capture d’éternité, une seconde figée au fusain ou à l’encre de Chine.
Elle l’ouvrit. La première page : une esquisse de la bibliothèque elle-même, mais vue d’en bas, avec une perspective qui rendait les étagères monumentales, comme les piliers d’une cathédrale. Sarah se souvint. Élise, assise en tailleur sur le tapis, le carnet sur les genoux, la langue entre les dents, si concentrée.
Plus loin, des mains. Ses mains à elle, Sarah, posées sur un livre ouvert. Élise avait capturé le réseau fin des veines sous la peau, la tension délicate des doigts. Elle avait vu de la poésie là où Sarah ne voyait que l’outil de son travail.
Puis vinrent les croquis de Noël. Un stand de marrons chauds, la vapeur s’élevant en volutes oniriques. Des visages d’enfants aux yeux brillants devant une vitrine. Chaque dessin était une célébration, une ode à cette magie que Sarah s’évertuait à nier. La haine qu’elle entretenait pour cette fête n’était qu’un rempart fragile, construit brique par brique pour contenir le chagrin.
La dernière fois qu’elle avait vu Élise, c’était un soir de décembre. Élise, dix-neuf ans, le carnet sous le bras, annonçant qu’elle partait. Pour Paris. Pour devenir artiste. Sarah, de dix ans son aînée, avait vu rouge. La peur, déguisée en colère, avait dicté ses mots. Des mots durs, tranchants comme du verre brisé. Des mots sur l’insécurité, l’inconscience, l’égoïsme. Des mots qui voulaient retenir, protéger, mais qui n’avaient fait que blesser et repousser.
Élise était partie. Et elle n’était jamais revenue. Un accident de la route, quelques mois plus tard. Un nom sur une liste. Un appel glacial.
Sarah tourna la dernière page du carnet. Elle s’attendait à un dessin inachevé, un vide. Mais la page était remplie. C’était son portrait. Son propre visage, tel qu’Élise l’avait vu ce dernier soir. Et ce n’était pas la colère qu’Élise avait dessinée, mais une peur si profonde qu’elle en devenait une armure. Sous les traits sévères, dans l’ombre portée sous la pommette, sa petite sœur avait esquissé une tristesse infinie. Élise avait compris. Elle avait vu au-delà du dragon pour deviner la princesse captive.
Une larme, une seule, perla au coin de l’œil de Sarah et vint s’écraser sur le papier jauni, juste au-dessus de cette main qui, dans le dessin, serrait si fort un livre. Elle ne s’était jamais pardonnée ses mots. Et dans ce refus de se pardonner, elle avait condamné Élise une seconde fois, en faisant de leur dernier souvenir un monument de colère plutôt qu’un adieu douloureux mais aimant.
Il n’est jamais trop tard pour pardonner, lui avait dit un jour un vieux lecteur. Elle avait hoché la tête poliment, pensant que certaines fautes étaient des taches indélébiles. Mais Élise, à travers ce dessin, lui offrait l’absolution. Elle lui montrait qu’elle avait été aimée, même dans sa fureur protectrice. Le pardon à accorder n’était pas pour sa sœur, qui était partie en la comprenant, mais pour elle-même.
Sarah referma doucement le carnet. Elle le serra contre sa poitrine, un trésor retrouvé. Le silence dans la bibliothèque n’était plus cotonneux et lourd, mais clair, presque cristallin. Dehors, la neige avait cessé de tomber. Un rayon de lune timide perçait la couverture nuageuse, jetant une lueur opalescente sur les toits blancs.
Le train était toujours bloqué, le monde toujours immobile. Mais à l’intérieur de la vieille bibliothécaire, quelque chose venait de se remettre en mouvement. Un aiguillage avait enfin changé de voie. Demain ne serait pas un jour de fête exubérante, non. Mais ce ne serait plus un jour de haine. Ce serait un jour de souvenir, un jour pour Élise. Et peut-être, pour la première fois depuis si longtemps, un jour de paix.
