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La pluie fine, presque un aérosol, lustrait le zinc des toits. Elle créait des millions de miroirs éphémères où les néons de la rue d’Orsel se noyaient en flaques violettes et vertes. Paula gardait les yeux levés. Toujours. Son regard se posait sur les antennes, les cheminées, le dôme laiteux du Sacré-Cœur perçant la brume matinale, mais jamais, jamais plus bas que la ligne de ses genoux.
Ses mains gantées se déplaçaient avec une lenteur rituelle au-dessus de la ruche. Le bourdonnement grave des abeilles était la seule musique de fond qu’elle tolérait, une vibration qui traversait le bois de la caisse et remontait le long de ses bras. C’était sa forteresse, ce coin de toit entre ciel et ville, un sanctuaire où elle pouvait exister sans se voir.
Un bruit de métal sur le métal la fit sursauter. La trappe d’accès au toit, à l’autre bout de la terrasse, venait de s’ouvrir. Une silhouette se hissa dans l’aube blafarde. Un jeune homme, un trépied sous le bras, un sac en bandoulière. Il avait le sourire facile de ceux qui n’ont jamais eu à se cacher.
« Salut ! » lança-t-il, sa voix trop claire pour le silence ouaté du petit matin. « Incroyable, la vue. Ça vous dérange pas ? Cinq minutes, promis. »
Paula ne répondit pas. Elle se contenta de replacer le couvercle de la ruche, un geste protecteur. L’intrus installa son trépied avec une assurance qui la hérissa. Il y fixa un téléphone et commença à cadrer, cherchant l’angle parfait sur le lever de soleil qui n’existait pas encore.
« C’est pour un live, » expliqua-t-il sans qu’elle ait rien demandé. « “L’Aube à Paris”, ça marche du tonnerre. »
Elle sentit son espace vital se rétrécir. Il bougeait, arpentait le toit, et ses pas éclaboussaient les flaques, brisant et recomposant les reflets lumineux. Chacune de ces explosions liquides était une menace. Elle recula instinctivement, se rapprochant de son seul banc, sur lequel reposait un objet incongru : un ukulélé aux couleurs vives, presque criardes, usé par le temps mais intact.
L’homme le remarqua. « Oh, stylé ! Vous jouez ? »
« Non. » Sa voix était un fil rouillé.
Il s’approcha, curieux. Le crachin avait redoublé, collant ses cheveux sombres à son front. « Il a une histoire, on dirait. Les couleurs sont dingues. On dirait qu’il a survécu à une fête qui a mal tourné. »
Paula posa une main sur l’instrument, comme pour le protéger d’un sacrilège. Une fête qui a mal tourné. L’expression était si juste et si fausse à la fois. Elle revit la lueur orange dansant derrière les fenêtres, le reflet de son propre visage hurlant dans la vitre du camion de pompiers. Un visage qu’elle ne reconnaissait plus.
« C’est juste un souvenir, » coupa-t-elle.
L’homme, Léo, comme il se présenta, sentit la porte se fermer. Mais il était d’une persistance solaire. « Un souvenir, ça se partage. C’est comme la musique. Allez, un petit accord pour le lever du jour ? Juste un. Pour porter chance. »
Il fit un pas de plus, son téléphone toujours prêt. L’écran noir de l’appareil, avant qu’il ne lance son application, captura une image parfaite : son visage à elle, blême sous la pluie, encadré par les néons flous. C’était trop. Le reflet était là, net, inévitable.
Son souffle se bloqua. Le bourdonnement des abeilles fut remplacé par un sifflement dans ses oreilles. Le zinc mouillé sous ses pieds sembla se dérober. L’image sur l’écran n’était pas celle d’une apicultrice sur un toit parisien. C’était le visage déformé par la chaleur, les larmes et la suie, piégé derrière une vitre alors que les flammes dévoraient sa maison, ne laissant que ce stupide ukulélé, tombé dans le jardin.
« Non ! » Le mot lui échappa, un cri étranglé. Elle fit un pas en arrière, trébucha contre un pot de lavande vide qui roula avec un bruit creux sur le zinc.
Léo baissa son téléphone, son sourire s’effaçant net. Il vit la panique pure dans ses yeux, une terreur qui n’avait rien à voir avec une simple timidité. Il vit une femme au bord d’un gouffre invisible.
Le silence s’installa, lourd, seulement ponctué par le clapotis de la pluie. Il ne dit rien. Il ne posa pas de question. Lentement, il replia son trépied. Rangea son téléphone dans son sac. Le live “L’Aube à Paris” n’aurait pas lieu.
Il s’assit sur le rebord du toit, à plusieurs mètres d’elle, le dos tourné à la vue spectaculaire qu’il était venu capturer. Il resta là, à regarder une gouttière déborder. Il partageait son silence.
Les minutes s’étirèrent. Les néons commencèrent à pâlir, vaincus par une lueur grise qui montait de l’est. La pluie cessa.
Paula reprit son souffle, un par un, des hoquets douloureux. Son cœur battait encore la chamade, mais le sifflement dans ses oreilles s’apaisait. Elle osa un regard vers les flaques d’eau. Les reflets étaient devenus ternes, des miroirs d’étain où le ciel nouveau se peignait en nuances de pêche et de cendre. Dans l’une d’elles, elle aperçut un fragment de son visage. Juste un œil, une mèche de cheveux mouillés. Ce n’était que de l’eau sur du métal.
Léo se leva. Il ne la regarda pas directement.
« Le rire, c’est le plus court chemin entre deux personnes, disait mon grand-père, » murmura-t-il pour lui-même, plus que pour elle. « Mais parfois, je crois que le silence, c’est pas mal non plus. »
Il se dirigea vers la trappe, sans un regard en arrière.
« Paula, » dit-elle, si bas que le vent faillit emporter son nom.
Il s’arrêta, une main sur l’échelle. Il se tourna à moitié, lui offrit un minuscule sourire, sans aucune trace de performance. Un vrai sourire. « Léo. »
Puis il disparut, refermant la trappe derrière lui avec une douceur infinie.
Paula resta seule sur le toit. Le soleil perça enfin les nuages, jetant une lumière dorée sur la ville humide. Elle regarda le ukulélé coloré, vestige d’un incendie. Pour la première fois depuis des années, elle effleura une des cordes. Le son qui en sortit était faux, étouffé, presque un soupir. Mais ce n’était plus le silence.
