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Le grand hall des départs baignait dans une lumière irréelle, laiteuse. Dehors, la neige tombait en une ouate blanche et silencieuse qui avalait les pistes, les avions, le monde. Paul sentait le poids de son uniforme de pilote sur ses épaules, un costume de théâtre pour une pièce qui ne serait pas jouée. Insomnie. Le mot tournait en boucle dans son crâne, aussi lancinant que le vrombissement sourd des climatiseurs. Trois nuits sans sommeil.

Sur ses genoux reposait une boîte en carton rectangulaire, banale. Une boîte à biscuits. Il aurait pu prendre le vol de 7h. Il ne l’avait pas fait, s’inventant une migraine, un retard imaginaire. Maintenant, tous les vols étaient annulés jusqu’à nouvel ordre. Un sabotage parfait, inconscient et méticuleux, comme tous les autres.

Il caressa le couvercle du bout des doigts. Le carton portait encore les stigmates de la chaleur, une auréole brune sur un coin, comme une vieille photographie sépia. Il suffisait de fermer les yeux pour sentir l’odeur fantôme de la fumée se mêler à une promesse de cannelle et de beurre. C’était tout ce qui restait. Le seul objet qu’il avait empoigné en sortant, quand les flammes léchaient déjà les murs du salon. Les biscuits de sa mère. Les derniers. Il ne les avait jamais ouverts. C’était un reliquaire, pas une confiserie.

Des pleurs d’enfant vrillèrent l’air feutré. Une petite fille, le visage rouge et congestionné, tirait sur la manche de sa mère. Les parents, visiblement à bout, échangeaient des mots hachés.
« Je t’ai dit d’arrêter, Léa. »
« Mais j’ai faim ! Et j’ai froid ! »
Le père passa une main lasse sur son visage. « On fait ce qu’on peut, chérie. Tout est fermé. »

Paul les observa, détaché. Une scène de la vie ordinaire, amplifiée par la prison de verre et d’acier. Puis son regard revint à la boîte sur ses genoux. Un poids mort. Une ancre.
Il se leva. Ses jambes étaient lourdes, comme s’il marchait au fond de l’océan. Il s’approcha de la petite famille. La mère le dévisagea avec méfiance. L’uniforme, d’habitude un sauf-conduit, semblait ici une provocation. L’homme qui ne pouvait pas les faire partir.

Paul s’accroupit à la hauteur de la fillette.
« Salut. »
Léa renifla, les yeux brillants de larmes.
« J’ai quelque chose pour les voyageurs bloqués », dit Paul d’une voix qu’il ne reconnut pas tout à fait. C’était une voix plus douce, plus lointaine. Il tendit la boîte. « Ce sont des biscuits un peu magiques. Ils donnent de la patience. »

La mère ouvrit la bouche pour protester, mais le père posa une main sur son bras. Paul posa la boîte dans les petites mains de l’enfant et se releva sans un mot de plus. Il regagna son siège, se sentant soudain plus léger, et infiniment plus vide. Il avait sectionné le dernier fil. L’auto-sabotage ultime. Il n’avait plus rien à quoi se raccrocher. C’était une sorte de paix terrible.

De loin, il vit la famille s’asseoir par terre, en cercle. Le père réussit à ouvrir la boîte avec précaution. Paul s’attendait à voir de la poussière, des miettes informes. Mais non. Les biscuits étaient là, certains brisés, mais reconnaissables. Des étoiles à la cannelle. Le père en prit un, le cassa en deux et en donna un morceau à sa femme. Elle esquissa un sourire fatigué. Léa croqua dans le sien, et ses pleurs s’arrêtèrent net. Un silence apaisé s’installa autour d’eux, une petite bulle de chaleur au milieu de la froideur ambiante. Paul détourna le regard. C’était trop intime. Trop douloureux.

Une heure plus tard, la boîte avait continué son voyage. La petite famille, ayant trouvé un peu de réconfort, avait remarqué une femme âgée, assise seule, le regard perdu dans le vide blanc des fenêtres. D’un geste timide, la mère de Léa lui avait tendu la boîte, où ne restaient plus que trois biscuits.
« Tenez, madame. Ça vous réchauffera un peu. »
La vieille dame avait accepté avec un signe de tête reconnaissant.

Paul n’avait pas bougé. L’épuisement le clouait à son siège. Ses paupières étaient du papier de verre. Il sentit une présence à côté de lui. C’était la femme âgée. Elle s’était assise sur le siège voisin, la boîte en carton posée entre eux.
Elle l’ouvrit sans un mot, prit un biscuit, puis lui en tendit un autre.
« On dirait que vous en avez plus besoin que moi, mon garçon. »

Paul regarda le biscuit. Une étoile imparfaite, légèrement noircie sur une pointe. Un éclat de son passé, revenu à lui par un chemin qu’il n’aurait jamais pu tracer. Il le prit. Leurs doigts se frôlèrent.
La femme lui offrit un sourire. Pas un sourire de pitié, mais un sourire simple, ridé, lumineux. Un sourire qui disait : je vous vois.

Pour la première fois depuis des jours, peut-être des mois, Paul sentit quelque chose se déverrouiller en lui. Il porta le biscuit à ses lèvres. Le goût était un mélange étrange et puissant. Celui de la cannelle de son enfance, et un arrière-goût presque imperceptible de cendre, de perte. Le sucre et le deuil.

Il ne répondit rien. Il mangea le biscuit lentement, en regardant la neige qui commençait enfin à faiblir. Il n’était pas guéri. L’insomnie reviendrait sans doute cette nuit. Mais dans la lumière sépia de l’aéroport mourant, un sourire de vieille femme et le goût d’un biscuit brisé venaient de tracer une minuscule fissure dans la glace. Il ferma les yeux. Et pour la première fois, il ne chercha pas le sommeil. Il attendit simplement, sentant le calme s’infiltrer, grain par grain, dans le sable de ses veines.