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La corne de brume déchira le silence cotonneux du brouillard. Un long cri rauque, familier, qui faisait vibrer les vitres de la lanterne et trembler le cœur des goélands nichés dans la falaise. Zoé ne l’entendait plus. Elle cherchait Babord. Le chat noir, borgne depuis une rencontre malheureuse avec un casier de pêche, n’était pas rentré.

Autour d’elle, le phare était une arche de Noé improbable. Un chien à trois pattes dormait sur un tapis usé, un cormoran à l’aile cassée dodelinait dans une caisse remplie de paille près du poêle, et une myriade de créatures plus ou moins estropiées occupaient chaque recoin chaud et stable. Zoé les recueillait comme la mer dépose ses épaves sur le sable. C’était une compulsion, une façon silencieuse de réparer le monde, un éclat à la fois. Ébéniste de métier, elle passait ses journées à poncer, coller et vernir des morceaux de bois flotté, leur offrant une seconde vie sous forme de sculptures lisses et organiques. Elle faisait de même avec les animaux.

Mais Babord manquait à l’appel. Son absence était une note discordante dans la symphonie paisible de son refuge.

Elle fit le tour de la tour, le vent salé giflant son visage. La mer grise se confondait avec le ciel. C’est là qu’elle la vit. Une silhouette à la proue d’une petite barque à moteur qui approchait, fendant la brume avec une détermination imprudente. Personne ne venait jamais. Surtout par ce temps.

Le cœur de Zoé se serra. Les visites étaient des anomalies, des perturbations. Comme ce livre.

Elle rentra et ferma la lourde porte de chêne, le bruit sourd résonnant dans la tour. Le chien leva la tête, une oreille dressée, puis la reposa avec un soupir. Zoé se dirigea vers son atelier, une pièce circulaire au rez-de-chaussée qui sentait la sciure, la térébenthine et l’air marin. Sur une étagère haute, à l’abri de la lumière et de l’humidité, reposait un petit carnet relié de cuir.

Elle ne le touchait jamais. C’était le journal de son grand-père, le gardien du phare avant elle. L’encre des dernières pages, écrites à la hâte, avait pâli au fil des ans, se transformant en spectres de mots illisibles. La croyance familiale, murmurée à voix basse, voulait que ce livre porte malheur. Son grand-père était mort d’une crise cardiaque la nuit même où il avait tracé ces dernières lignes. Depuis, le carnet était devenu un totem de malchance, un catalyseur de catastrophes silencieuses. Sa mère le lui avait confié en partant, avec un avertissement : « Ne cherche pas à lire ce qui doit disparaître. »

Des coups frappés à la porte la tirèrent de sa contemplation. Prudemment, elle entrebâilla. Une jeune femme se tenait sur le seuil, les cheveux collés au front par l’humidité, un sac à dos sur les épaules.

« Bonjour. Excusez-moi de vous déranger. Je m’appelle Elara. Mon bateau… le moteur a calé. »

Zoé observa le visage franc de l’intruse. Elle ne pouvait pas la laisser dehors. C’eût été comme abandonner un oisillon tombé du nid. Elle s’écarta pour la laisser entrer.

« Merci. Vraiment. » Elara regarda autour d’elle, ses yeux s’écarquillant devant le bestiaire hétéroclite. « C’est… accueillant. »

Zoé hocha la tête, sans un mot, et lui tendit une serviette.

Alors qu’Elara se séchait près du poêle, elle expliqua être une historienne amatrice, fascinée par les gardiens de phare. Elle avait retrouvé la trace de son arrière-grand-oncle. Un certain Thomas, qui avait tenu ce phare il y a des décennies. Le grand-père de Zoé.

« On dit qu’il tenait un journal, » dit Elara avec une lueur d’espoir dans les yeux. « Un carnet où il notait tout. Les tempêtes, les bateaux, ses pensées… Ce serait incroyable de pouvoir le consulter. »

Le silence de Zoé devint lourd, presque hostile. Elle secoua la tête. « Il est perdu. »

Le mensonge était sorti tout seul, un réflexe de protection. Protéger Elara. Protéger l’équilibre fragile de sa propre vie. Ouvrir ce livre, c’était inviter le chaos. La dernière fois que sa mère l’avait ouvert, quelques semaines plus tard, elle avait perdu son emploi. Coïncidence, sans doute. Mais une coïncidence qui pesait lourd.

Elara parut déçue, mais n’insista pas. Elles passèrent l’après-midi à attendre que la brume se lève. Zoé travaillait sur une pièce de chêne, ses gestes précis et silencieux, tandis qu’Elara observait, posant parfois une question sur les animaux. Elle avait une douceur qui désarmait la méfiance de Zoé.

« Vous cherchez quelque chose ? » demanda finalement Elara, voyant le regard de Zoé balayer sans cesse la pièce.

« Un chat. Babord. Il n’est pas rentré. »

La quête était simple, concrète. Un corps chaud à retrouver. Pas un fantôme de mots qui s’effacent.

Le soir tombait quand Elara, en fouillant son sac, en sortit un petit livre ancien. « C’est pour ça que je suis venue, en partie. C’est un recueil de techniques d’imprimerie du début du XXe siècle. Regardez. »

Elle l’ouvrit à une page qui décrivait la composition de certaines encres ferrogalliques. « Elles étaient peu chères, mais très instables. Avec le temps et l’exposition à l’air salin, l’acide corrode le papier et l’encre pâlit jusqu’à disparaître. Ce n’est pas une malédiction, c’est de la chimie. »

Le regard d’Elara croisa celui de Zoé. Elle avait compris. Elle n’avait pas cru au mensonge.

« Il n’est pas perdu, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle doucement.

Zoé sentit une brèche s’ouvrir dans ses défenses. Le mensonge, destiné à protéger, n’était qu’une cage de plus. Elle se leva, monta les escaliers en colimaçon et revint avec le carnet maudit. Elle le posa sur la table, entre elles deux.

« Les dernières pages, » murmura Zoé. « On ne peut plus les lire. »

Sous la lumière crue de la lampe, Elara sortit une petite loupe de son sac. Ensemble, penchées sur les pages fragiles, elles commencèrent leur archéologie. Les lettres étaient des ombres, des suggestions. Il fallait deviner, assembler, sentir le rythme de la phrase.

« 12 octobre. Le vent chante… une nouvelle chanson. Pas de tristesse. Elara… » déchiffra la jeune femme, avant de s’interrompre, stupéfaite. « C’est mon nom. »

Elles continuèrent, la voix d’Elara tremblant légèrement. Ce n’était pas un journal de tempêtes. C’était une lettre. Une lettre adressée à sa fille, la mère de Zoé. Il y parlait de sa petite-nièce qui venait de naître, Elara, et de l’espoir qu’elle représentait. Il décrivait la joie simple d’une journée ensoleillée, le goût du café le matin, la fierté de voir son phare guider les navires. Les dernières lignes, presque invisibles, n’étaient pas un présage funeste.

« Mon cœur est si plein… Je crois qu’il va éclater. Dis-lui que la mer… retient les souvenirs, mais que l’amour… est une marée qui revient toujours. »

Un bruit de grattement se fit entendre à la porte de l’atelier. Zoé se leva, comme en transe, et ouvrit. Babord se faufila à l’intérieur, miaulant doucement, et se frotta contre sa jambe avant de sauter sur une pile de copeaux de bois pour s’y lover en boule. Il n’était pas perdu. Il avait juste trouvé une nouvelle cachette.

Zoé regarda le chat, puis le livre, puis Elara dont les yeux brillaient de larmes. Le fardeau qu’elle portait depuis des années, cette superstition froide et collante, venait de se dissoudre. Son grand-père n’était pas mort d’une malédiction, mais d’un cœur trop plein. Le livre n’était pas un objet de malheur, mais une relique d’amour. Son mensonge pieux n’avait protégé personne ; il n’avait fait que l’isoler davantage dans son propre chagrin.

Le lendemain, la brume s’était levée. Le moteur du bateau, après quelques manipulations expertes de Zoé, redémarra. Elara lui fit un signe de la main en s’éloignant, le phare se découpant, net et solide, derrière elle.

Zoé resta sur le seuil, le vent frais sur son visage. Elle n’avait pas trouvé ce qu’elle cherchait ce matin-là. Elle avait trouvé bien plus. Une vérité. Une connexion. Le trésor n’était pas le chat retrouvé, mais la mémoire restaurée. Le soir, pour la première fois, elle laissa le carnet de son grand-père sur la table du salon, ouvert. Les mots continuaient de s’effacer, mais leur écho, enfin, résonnait en elle.