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La mer se retirait en un long soupir boueux, découvrant des kilomètres de vasière ridée sous la lueur blême de l’aube. D’ici une heure, peut-être deux, la Navette accosterait au bout de la jetée effondrée. Son unique passage hebdomadaire. Le compte à rebours avait commencé au coucher du soleil, un nœud invisible se resserrant dans le ventre de Liam à chaque clapotis de l’eau contre les pilotis.
Elara était assise sur le seuil, le dos tourné, ses épaules une ligne parfaite et fragile contre le ciel qui s’empourprait. Elle ne bougeait pas, absorbée par ce paysage de fin du monde qui était, pour lui, un commencement. Son sac de voyage, un cube de toile grise et fonctionnelle, était posé à côté d’elle. Prêt.
Liam, lui, s’affairait sans but à l’intérieur de la cabane. Il redressa le bouquet de fleurs sauvages posé dans un bocal sur la table en bois brut. Un chaos de bleuets, de coquelicots et de graminées folles qu’il avait cueillies le jour de leur rencontre, trois mois plus tôt. Il avait trébuché sur une racine en voulant l’atteindre, dévalé une petite pente et atterri, couvert de terre et de pétales, aux pieds d’Elara qui lisait au bord du chenal. Son premier réflexe avait été un rire. Pas un simple rire. Le sien. Un grondement qui partait du ventre, une cascade de notes brutes, tonitruantes, qui avait fait s’envoler une colonie de mouettes à cent mètres à la ronde.
Il avait vu la surprise, puis l’effroi sur son visage. Une réaction qu’il connaissait par cœur. Dans les Zones d’où elle venait, un tel vacarme lui aurait valu une amende pour « perturbation sonore », peut-être même une réprimande publique. Lui, le fleuriste funéraire dont le métier exigeait le recueillement le plus absolu, était né avec ce volcan dans la gorge. Une anomalie. Une faille.
Mais Elara, après une seconde de stupeur, n’avait pas reculé. Elle avait incliné la tête, et un sourire timide, à peine une esquisse, avait flotté sur ses lèvres. Ce jour-là, le bouquet était devenu son porte-bonheur. La preuve qu’un désastre pouvait enfanter un miracle.
Il la rejoignit sur le seuil, s’asseyant assez près pour sentir la chaleur de son bras, mais sans la toucher. Le silence entre eux était dense, plein de mots non dits qui pesaient plus lourd que l’air salin.
« Le ciel est beau, aujourd’hui », dit-elle d’une voix douce, presque un murmure. C’était sa façon à elle de combler les vides, avec de petites observations polies, comme on pose des pierres pour traverser un ruisseau.
« Pas autant que toi », répondit-il.
Les mots lui échappèrent, trop directs, trop sincères. Il se sentit rougir. Dans son monde à lui, celui des deuils et des condoléances chuchotées, il avait appris à maîtriser sa langue. Mais ici, avec elle, dans cette nature sans jugement, les filtres tombaient.
« Liam… » commença-t-elle sans se retourner. « Je ne sais pas si je peux vivre avec autant… d’espace. Autant de silence. »
L’ironie lui serra le cœur. Elle craignait le silence, alors que lui passait sa vie à redouter le bruit qu’il faisait.
« Ce n’est pas le silence qui te fait peur », dit-il doucement.
Elle se tourna enfin vers lui. Ses yeux gris, couleur d’océan avant l’orage, cherchaient quelque chose dans les siens. « Non. C’est la suite. Si je reste… que se passera-t-il ? Et si je pars, que deviendrons-nous ? On ne peut pas vivre ici pour toujours. Et tu ne peux pas revenir avec moi. Ton… »
Elle n’osa pas finir. Elle n’eut pas besoin. Ton rire. Ce rire qui, ici, faisait danser les feuilles et sursauter les poissons, mais qui, là-bas, la marquerait au fer rouge. L’amante de l’homme bruyant. Une paria.
Il se souvenait d’une nuit, quelques semaines plus tôt. Il lui avait raconté une histoire drôle de son enfance, et le rire était sorti, incontrôlable, faisant vibrer les fines parois de la cabane. Elle avait sursauté, une main sur son cœur, le souffle coupé. Ce n’était pas de la peur. C’était un réflexe conditionné, l’instinct de se taire, de se cacher, gravé en elle par des années de discipline sonore. L’espace d’une seconde, il avait vu le gouffre qui les séparait. Lui, l’explosion. Elle, l’implosion.
« Je sais, » dit-il, la gorge sèche. « Je suis trop. Trop pour ton monde. »
C’était ça, son conflit. L’aimer assez pour la laisser partir, pour la protéger de lui-même. Ou l’aimer assez pour croire, contre toute logique, que leur amour était plus fort que la dissonance de leurs natures.
Un son lointain, une corne de brume grave et mélancolique, déchira le calme de l’aube. La Navette. L’échéance.
Elara se leva, épousseta son pantalon. Le mouvement était définitif. Elle prit son sac. Chaque geste était un coup de poignard. Elle s’avança vers lui, se hissa sur la pointe des pieds et déposa un baiser sur sa joue. Un baiser qui avait le goût du sel et de la fin.
« Adieu, Liam. »
Elle se détourna et commença à marcher sur le ponton de bois qui menait vers la terre ferme, vers la jetée.
Liam resta pétrifié. Son cœur battait à tout rompre. La laisser partir était la chose la plus sensée, la plus gentille à faire. La retenir était égoïste, dangereux pour elle. Mais le silence qu’elle laisserait derrière elle… ce silence-là serait assourdissant, bien pire que le plus grand de ses éclats de rire.
Son regard tomba sur le bouquet sur la table. Un fouillis de couleurs improbables, né d’un accident. Leur chance. Il ne pouvait pas laisser cette chance s’en aller sur une jetée pourrie.
« Elara ! »
Sa voix porta, claire et forte dans l’air matinal. Elle s’arrêta mais ne se retourna pas.
Il prit une grande inspiration, sentant le rire monter, non pas un rire de joie, mais un rire de défi, un rire de panique et d’amour fou. Il le ravala. Pas maintenant. Il lui devait mieux que ça. Il lui devait des mots.
« Ne pars pas, » dit-il, sa voix tremblante mais ferme. « Je ne te demande pas de rester pour toujours. Juste… pour la prochaine marée. Et puis la suivante si tu veux bien. On trouvera une solution. J’apprendrai à rire moins fort. Ou on trouvera un endroit où le bruit de mon rire se perdra dans celui du vent. »
Il fit une pause, le cœur au bord des lèvres.
« Mais le silence, sans toi… je ne peux pas y retourner. C’est la seule chose qui me fasse vraiment peur. »
Le temps sembla s’étirer. Un oiseau cria au loin. La corne de brume retentit une seconde fois, plus proche, plus pressante.
Elara resta immobile, un point fragile entre la cabane et le monde. Puis, très lentement, elle lâcha son sac. Il tomba sur les lattes de bois avec un bruit sourd et dérisoire. Elle se retourna. Elle ne souriait pas. Son visage était grave, traversé par une émotion que Liam ne parvenait pas à nommer. C’était plus que de l’amour. C’était une décision.
Elle revint sur ses pas, lentement, et quand elle arriva devant lui, elle posa ses deux mains sur ses joues.
« Alors fais-moi rire, Liam, » murmura-t-elle. « Fais-moi rire si fort que même eux, là-bas, nous entendront. »
Et pour la première fois, ce ne fut pas le rire tonitruant de Liam qui brisa le silence, mais le son cristallin et hésitant du sien, qui s’élevait enfin pour rencontrer la marée montante.
