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La forêt n’avait pas d’odeur. Pas pour un profane. Pour Saïd, c’était une symphonie cacophonique qu’il disséquait en temps réel, une base de données brute qui agressait ses sens. Note de tête : terre retournée, humide, presque fétide. Cœur : résine de pin chauffée par un soleil inexistant, sève suintante, une touche de champignon amer. Fond : la décomposition lente, musquée, presque animale, de millions de feuilles mortes. Chaque effluve était une donnée, cataloguée, comparée, stockée. Sa mémoire eidétique n’était pas un don, c’était une prison de verre où chaque sensation était épinglée pour l’éternité, comme un papillon.
Son interface rétinienne superposait des spectres colorés au paysage monochrome des troncs. Inutile. Le GPS était mort depuis des kilomètres, une icône grise et moqueuse dans le coin de sa vision. Il naviguait à l’ancienne, au nez. Il suivait un sillage. Ténu, presque effacé par l’humidité, mais unique. Une fragrance complexe, impossible à synthétiser : la poussière sèche d’une pochette de carton vieilli, l’acidité subtile du vinyle pressé dans les années soixante-dix et, surtout, une note florale fantôme. Un parfum de femme. Un seul. Celui qu’il n’avait jamais réussi à recréer, car il était lié à une seule personne, un seul jour. Léna.
La mémoire de Saïd était parfaite. Il pouvait se souvenir de la composition chimique exacte de l’air de ce jour-là, de la pression barométrique, du spectre lumineux du soleil couchant sur sa peau. Il se souvenait de chaque mot, de chaque silence. Mais le sentiment… le sentiment était un fichier corrompu. Un trou noir dans la data parfaite. Le vinyle, « Les Chants de l’Aube » d’Elara, était la clé de chiffrement. Il en était certain. C’était la bande-son de ce dernier après-midi. Le trouver, le poser sur une platine, entendre le crépitement initial… c’était sa seule chance de restaurer le fichier, de ressentir à nouveau ce qu’il avait perdu, au lieu de simplement le savoir.
Le sillage se renforça soudain, le tirant vers une rupture dans la masse végétale. Une cabane. Basse, faite de bois sombre et de matériaux de récupération, elle semblait avoir poussé là, comme un champignon plus complexe que les autres. Une fine colonne de fumée s’élevait d’une cheminée de fortune, transportant avec elle l’odeur rassurante du bois de bouleau consumé. C’était là. Le parfum était là.
Il frappa à la porte, un geste devenu archaïque dans son monde d’interfaces et de permissions virtuelles. Le bois était rugueux sous ses doigts. La porte s’entrouvrit sur une chaîne de sécurité rouillée. Un œil le dévisagea, clair et méfiant dans un visage creusé de rides. Une femme. Vieille.
« Qu’est-ce que vous voulez ? » sa voix était comme le gravier.
« Je… je suis un collectionneur. Je cherche quelque chose. Quelque chose qui pourrait se trouver ici. »
L’œil le jaugea, balayant sa veste en nanofibres, ses bottes autonettoyantes maculées de boue. « Y a rien pour vous, ici, l’aseptisé. »
La porte commença à se refermer. La panique pinça le cœur de Saïd.
« Attendez ! » Il sortit son spectromètre de poche, un réflexe absurde. « Je suis un nez. Un créateur. Je suis l’odeur. L’odeur du disque. »
Il y eut un silence. La porte s’arrêta. L’œil le fixa, différemment cette fois. La chaîne glissa avec un bruit métallique. La porte s’ouvrit.
L’intérieur était un cocon chaud et sombre, éclairé par une unique lampe à pétrole. Des étagères croulaient sous les conserves et les livres. Et sur une table basse, à côté d’une platine primitive, il était là. « Les Chants de l’Aube ». La pochette usée, les couleurs passées. Un artefact d’un autre temps. Saïd sentit son souffle se couper.
La vieille femme, Anja, suivit son regard. « C’était à lui, » dit-elle simplement en s’asseyant lourdement dans un fauteuil. « Il disait que c’était le son du monde avant qu’il ne devienne silencieux. »
« Il me le faut, » lâcha Saïd, sa voix plus urgente qu’il ne l’aurait voulu. « Je peux vous donner n’importe quoi. Des crédits, de la nourriture, des médicaments… »
Anja eut un petit rire sec. « Vous croyez que tout s’achète, hein ? Les souvenirs aussi ? »
« Ce n’est pas un souvenir, c’est une… une donnée manquante. Une clé. J’ai besoin de comprendre. » Il lutta pour trouver les mots. « Ma mémoire enregistre tout. Absolument tout. Mais un jour, un seul, l’émotion s’est déconnectée du fait. Ce disque jouait. Si je l’entends à nouveau… »
Anja le regarda longuement. « Vous ne voulez pas comprendre. Vous voulez réparer. Vous pensez que si vous remettez les choses dans l’ordre exact, le passé va se rejouer différemment. Que vous pourrez la sauver, cette fois. »
Le mot « sauver » frappa Saïd comme un poing. C’était ça. Dans sa mémoire parfaite, il revoyait l’accident. La voiture glissant sur la pluie. Le choc. Il revoyait chaque détail clinique, chaque seconde, chaque millimètre. Une boucle infinie où il était un spectateur impuissant. Il espérait que la musique pourrait briser cette boucle, le ramener avant. Changer l’issue. Un désir fou, illogique.
« On ne cherche pas à sauver les morts, jeune homme, » dit doucement Anja, sa voix perdant sa dureté. « On apprend à vivre avec les fantômes qu’ils nous laissent. Ce disque, ce n’est pas la voix de mon mari. C’est le silence qu’il a laissé derrière lui. Je ne l’écoute pas pour me souvenir de lui. Je l’écoute pour me souvenir que j’ai le droit d’être triste. »
Saïd resta silencieux. Sa quête, sa technologie, son obsession… tout lui parut soudain creux, adolescent. Il était venu chercher une clé pour ouvrir une porte du passé, et il avait trouvé un miroir.
Anja se leva, se dirigea vers la platine. Avec des gestes lents et sacrés, elle sortit le disque noir de sa pochette et le posa sur le plateau. Elle leva le bras de lecture et laissa délicatement tomber l’aiguille.
Le crépitement familier emplit la petite pièce. Puis, la voix d’Elara s’éleva, claire, fragile, pleine d’une mélancolie qui n’avait besoin d’aucune analyse spectrale.
Saïd ferma les yeux. Il n’y eut aucune épiphanie. La mémoire de Léna ne se « répara » pas. L’image de l’accident ne s’effaça pas. Rien ne changea dans la base de données parfaite de son esprit.
Mais autre chose se produisit.
Pour la première fois, il n’était pas en train d’analyser le souvenir. Il était en train de l’écouter. Il entendait la musique, le crépitement du vinyle, le léger sifflement de la lampe à pétrole, la respiration calme d’Anja à ses côtés. Il sentait l’odeur du bois brûlé, de la poussière et du thé qui infusait quelque part. Le souvenir de Léna n’était plus un fichier isolé à corriger. Il était là, simplement, flottant au milieu d’un nouveau moment. Un moment triste, partagé, et terriblement, magnifiquement vivant.
Quand la dernière note s’éteignit, il resta un long moment sans bouger. Puis il se leva.
« Merci, » dit-il. C’était tout.
Il n’essaya pas de demander le disque à nouveau. Il n’en avait plus besoin.
En sortant de la cabane, il retourna dans la forêt. Le froid mordit ses joues. Il inspira profondément. Terre humide. Résine de pin. Mousse en décomposition. Ce n’était plus une liste de composants. C’était l’odeur du monde. L’odeur d’un chemin qui continuait. Il n’avait pas sauvé son passé, mais il venait peut-être de se donner la permission de vivre avec.
