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Le tambour de la machine à laver tournait avec une régularité hypnotique, un œil de cyclope liquide où ses vêtements – sa vie entière, semblait-il – culbutaient dans une mousse grise. Trois heures sept du matin. Dehors, la pluie crépitait contre la baie vitrée de la laverie, une percussion liquide et sans fin qui dissolvait les néons de la ville en flaques impressionnistes. Bérénice aimait ces expéditions nocturnes. C’était son genre d’aventure : déserter son phare pour une nuit, traverser le pont battu par les vents et venir s’échouer ici, dans ce non-lieu fluorescent, pour l’acte le plus banal du monde. Une parodie d’évasion.
Elle sortit de la poche de son ciré jaune une vieille paire de lunettes. La monture en écaille de tortue était usée par le sel, les branches légèrement tordues, comme si elles avaient été forcées. Son grand-père les portait sur toutes les photos. Lui, le vrai aventurier, celui qui avait longé les côtes africaines sur un cargo rouillé et prétendu avoir vu des îles qui n’existaient sur aucune carte. Ces lunettes étaient son trésor. Des experts lui avaient confirmé qu’il s’agissait d’un prototype rare, d’une valeur folle. Mais elles étaient invendables. Vendre ces lunettes, c’était vendre l’horizon qu’elles avaient contemplé, c’était brader la seule épopée qui donnait un peu de relief à sa propre vie, si verticale et solitaire. Elle les tenait, mais ne les mettait jamais. On ne regarde pas le monde à travers les yeux d’un mort.
Le carillon de la porte d’entrée la fit sursauter. Un jeune homme entra dans un tourbillon d’air froid et d’odeur de bitume mouillé. Sac à dos de randonnée, cheveux collés au front, il avait l’air d’un naufragé.
« Bonsoir, ou bonjour, je ne sais plus, » dit-il avec un sourire fatigué. « Vous sauriez s’il y a un café ouvert dans le coin ? Mon téléphone est mort. »
Bérénice secoua la tête. « À cette heure-ci ? Tout est fermé. Le premier n’ouvre qu’à six heures. »
Il soupira, s’adossant contre une rangée de machines silencieuses. « Le dernier bus m’a lâché ici. Superbe sens de l’orientation. » Il la dévisagea un instant. « C’est étrange, une laverie la nuit. On a l’impression d’être dans une salle d’attente entre deux mondes. »
« C’est exactement ça », répondit-elle, surprise par sa propre franchise.
Le silence s’installa, seulement troublé par le ronronnement de sa machine et la pluie au-dehors. Il était facile, ce silence. Pas pesant comme celui du phare, chargé du poids de la mer et de l’isolement.
« Vous n’avez pas une tête à faire votre lessive à trois heures du matin », reprit-il.
Bérénice eut un petit rire. « Et à quoi ressemble une tête à faire sa lessive à trois heures du matin ? »
« Plus… abîmée, peut-être. Vous, vous avez l’air de revenir de quelque part. Ou d’y aller. »
« Je suis gardienne de phare », lâcha-t-elle.
Ses yeux s’illuminèrent. « Pas vrai ? C’est incroyable. Ça doit être une sacrée aventure. »
Le mot la frappa. Aventure. Voir le soleil se lever et se coucher. Nettoyer la lentille. Monter et descendre cent quarante-huit marches. Attendre. C’était ça, son aventure. Une routine immuable face à un chaos qu’elle ne faisait que regarder.
« C’est surtout… répétitif », avoua-t-elle.
Elle sentit le poids des lunettes dans sa main. Un élan la poussa à les poser sur la table pliante entre eux.
« Elles appartenaient à mon grand-père, » dit-elle sans qu’il ait posé la question. « Il a fait le tour du monde. Il disait que ces lunettes avaient vu plus de choses que n’importe quel homme vivant. »
Le jeune homme se pencha, les observa avec respect mais sans convoitise. « Il devait avoir de bonnes histoires à raconter. »
« Les meilleures. Je voulais être comme lui. Toujours prête à partir, à sauter dans le premier train, sur le premier bateau. » Sa voix se brisa presque. « Et au final, je passe mes nuits à regarder mon linge tourner en rond. »
La confession flotta dans l’air aseptisé de la laverie. C’était la première fois qu’elle formulait cette faillite à voix haute. Sa quête d’aventure l’avait paradoxalement pétrifiée, la rendant incapable d’apprécier la sienne, la jugeant toujours trop petite, trop fade en comparaison du mythe familial.
L’inconnu ne dit rien pendant un long moment. Il regardait la pluie, puis son regard revint sur elle.
« Une aventure, » commença-t-il doucement, « ce n’est pas forcément traverser un océan. Parfois, c’est juste se retrouver coincé dans une ville inconnue et avoir une conversation inattendue dans une laverie à trois heures du matin. »
Un déclic. Pas un bruit fort, juste le clic discret d’une pièce qui trouve enfin sa place.
La sonnerie stridente de la machine à laver annonça la fin du cycle. Le hublot s’immobilisa. Le mouvement avait cessé.
L’homme se redressa. « Bon, je crois que je vais tenter ma chance vers la gare. Au pire, je dormirai sur un banc. J’en ai l’habitude. » Il lui adressa un nouveau sourire, sincère cette fois. « Merci pour la discussion, gardienne de phare. C’était une belle escale. »
Il partit comme il était arrivé, laissant derrière lui une bouffée d’air frais et une trace de pas humides sur le lino.
Bérénice resta seule. La laverie semblait soudain moins triste, plus silencieuse. Le ronronnement avait laissé place à une quiétude nouvelle. Elle reprit les lunettes de son grand-père. Elles étaient froides, inertes. Un simple objet. Un souvenir, pas une feuille de route. La fortune qu’elles représentaient n’était pas monétaire, mais mémorielle. Et une mémoire n’est pas une destination.
Elle les glissa dans sa poche, mais le geste était différent. Plus léger. Elle sortit son linge chaud et parfumé, le plia avec un soin nouveau. Dehors, la pluie s’était calmée, devenant un simple crachin. En retournant vers sa voiture, Bérénice ne se sentit plus en fuite. Elle retournait chez elle. Vers son phare, sa tour, son île. Ce n’était pas l’aventure grandiose de son grand-père, mais c’était la sienne. Et pour la première fois, elle se dit qu’un lever de soleil vu du haut de cent quarante-huit marches, après une nuit de pluie, était peut-être une surprise que la vie lui réservait, et que celle-ci valait bien la peine d’être vécue.
