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Le froid était une morsure, une chose vivante qui s’insinuait sous son anorak trop léger. Sora serrait les doigts autour de la petite boîte en bois noirci. Le laqué écaillé révélait des veines de carbone, une cartographie de la catastrophe. À l’intérieur, la ballerine démembrée ne danserait plus jamais. C’était stupide, d’avoir emporté ça pour une “petite randonnée à l’aube”. L’aventure, encore et toujours. Son foutu besoin de sentir le piquant de l’imprévu. La voilà servie. Le sentier effacé par un glissement de terrain, la nuit tombée plus vite que prévu, et ce refuge improbable : un jardin d’enfants à l’abandon, accroché au flanc de la montagne comme une verrue colorée et triste.

La buée qui s’échappait de ses lèvres se cristallisait presque aussitôt. Dehors, le ciel passait du noir d’encre à un bleu profond et hostile. La lumière naissante découpait les arêtes des montagnes, mais n’apportait aucune chaleur. Ici, à l’intérieur, les ombres déformées des portemanteaux ressemblaient à des doigts crochus et les sourires figés des soleils en papier crépon la narguaient depuis les murs.

Un craquement de parquet la fit sursauter.

Elle n’était pas seule.

Dans le coin le plus sombre de la pièce, près d’un tableau où s’ébattaient encore les fantômes de dinosaures à la craie, une silhouette se redressa. Un homme. Il était là depuis le début, immobile, silencieux. Il portait un équipement technique, précis, efficace. Tout ce qu’elle n’avait pas. Il la dévisagea, sans curiosité apparente, juste une évaluation froide.

« La porte ne ferme pas, dit-il. Le vent s’engouffre. » Sa voix était neutre, aussi dénuée de chaleur que le paysage.

« J’ai remarqué », répondit Sora, la mâchoire si contractée par le froid que les mots peinaient à sortir. Elle se força à ne pas montrer sa peur. Juste une autre aventurière égarée.

Il ne répondit pas, se contentant de tirer sur la fermeture éclair de sa veste. Le son déchira le silence. Il était l’ordre, elle était le chaos. Il était préparé, elle était une fleuriste qui arrangeait des couronnes pour les morts et qui croyait que la vie se mesurait en prises de risque. Une idiotie, songeait-elle amèrement en regardant ses baskets trempées.

Les heures s’étirèrent. Le silence entre eux devint une troisième présence, dense et glaciale. Il sortit une barre énergétique, la coupa en deux avec un couteau de survie, et lui en tendit une moitié sans un mot. Sora l’accepta, le remerciant d’un hochement de tête. Le geste était pratique, pas charitable. Il savait qu’un corps qui grelotte est un corps qui consomme de l’énergie.

Pour lutter contre les tremblements qui la secouaient, elle se leva et fit quelques pas, naviguant entre les petites tables et les chaises minuscules. Ses yeux se posèrent sur la boîte qu’elle avait déposée sur une étagère, à côté d’une pyramide de cubes en bois. Il suivit son regard.

« Un souvenir ? » demanda-t-il. Ce n’était pas vraiment une question. Plutôt une observation.

« Tout ce qui reste. »

Elle n’avait pas prévu de le dire. Les mots étaient sortis d’eux-mêmes, poussés par le froid et l’isolement.

« D’une maison. Elle a brûlé. »

Il opina lentement, reportant son attention sur la fenêtre où le givre dessinait des fougères complexes sur les vitres sales. Pas de pitié, pas de question. Juste un constat. Pour la première fois, son absence de réaction la soulagea. Elle n’avait pas besoin de compassion, juste d’un témoin silencieux.

Poussée par une impulsion, elle s’approcha d’une des petites chaises en plastique rouge, pas plus haute que ses genoux. L’idée était absurde. S’asseoir là, comme une géante dans un monde de poupées. C’était peut-être le manque de sommeil, ou l’hypothermie qui la guettait, mais elle avait besoin de rompre la tension.

Elle se plia en deux, tentant de caser ses longues jambes. La chaise gémit sous son poids, un grincement plastique tout à fait ridicule. Elle se sentit grotesque. Une fleuriste funéraire perchée sur un trône d’enfant, au milieu de nulle part, avec pour seule compagnie un fantôme et un homme qui ressemblait à un algorithme.

Un son rauque s’échappa de la gorge de l’homme. Un hoquet. Sora leva les yeux, surprise. Il se cachait le bas du visage avec sa main, mais ses épaules étaient secouées d’un léger spasme. Un rire. Un rire étouffé, qui luttait pour ne pas sortir.

Le voyant ainsi, le masque de contrôle fissuré, elle ne put s’en empêcher. Un gloussement lui échappa, puis un autre. Bientôt, ils riaient tous les deux. Pas un rire franc et joyeux. Un rire cassé, absurde, né de l’épuisement et de l’étrangeté de leur situation. Ils riaient du contraste entre la tragédie de leur isolement et la comédie de cette chaise trop petite. Ils riaient parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire.

Quand le rire s’éteignit, l’air entre eux avait changé. Le froid était toujours là, mais il ne semblait plus aussi hostile.

« Je m’appelle Elias », dit-il simplement, en essuyant une larme au coin de son œil.

« Sora. »

Elle tenait toujours sa boîte à musique. Elle l’ouvrit. Le mécanisme protesta dans un cliquetis métallique, un bruit de ferraille torturée. Pas de mélodie, juste le son de quelque chose d’irrémédiablement brisé. Elias ne dit rien. Il tendit la main, non pour prendre la boîte, mais paume vers le haut, dans un geste d’attente. Sora y déposa la ballerine démembrée, une petite figurine de plastique au tutu arraché. Il la regarda un instant, puis la lui rendit avec une délicatesse inattendue.

Le soleil franchit enfin la crête des montagnes. Un rayon pâle et aqueux traversa la vitre et vint se poser sur un dessin d’arc-en-ciel. Au loin, un bruit de moteur se fit entendre, faible d’abord, puis de plus en plus distinct. Un véhicule de secours, sans doute.

Ils se levèrent en silence. Ils n’échangèrent pas un regard de plus. L’aventure était terminée. Ils allaient être sauvés, retourner à leurs vies respectives. Lui à ses plans et à ses lignes droites, elle à ses fleurs et à ses deuils. Rien n’avait été promis, rien n’avait été échangé, si ce n’est une barre de céréales et un rire.

Mais en sortant du jardin d’enfants pour marcher vers le bruit du monde qui revenait, Sora sentit que quelque chose était moins lourd. La boîte dans sa poche semblait avoir perdu un peu de son poids de cendres. Le chemin le plus court entre deux personnes n’était pas une ligne droite, avait-elle compris. C’était une courbe, fragile et inattendue, comme celle d’un sourire dans le gel.