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Le sel cuisait sa peau. Léonie le sentait crépiter sur ses avant-bras, une fine pellicule abrasive que la brise ne parvenait pas à chasser. Ses doigts, eux, ignoraient cette agression. Agiles, précis, ils dansaient sur un territoire minuscule : le cœur ouvert d’une montre-bracelet. Un mouvement suisse, probablement un ETA 2824. Elle le savait au poids du rotor, à la résistance douce du ressort de barillet sous la pointe de sa brucelle. C’était le trente-deuxième jour. Ou le trente-troisième. Le soleil se lèverait demain. Il le fallait bien.

Elle travaillait à l’ombre précaire d’un pan de carlingue, vestige du petit avion qui l’avait déposée ici. Autour, la symphonie de l’île : le ressac paresseux, le froissement des palmes comme une pluie sèche, le cri strident d’un oiseau inconnu. Pour les autres, un vacarme. Pour elle, une horloge. Chaque son était un repère, chaque vague une seconde écoulée. Elle avait toujours vécu dans un monde de vibrations et de cadences. La cécité n’avait fait qu’affiner son ouïe jusqu’à la rendre presque visible.

La montre qu’elle réparait, elle l’avait trouvée au poignet du pilote. Un détail macabre qu’elle avait choisi d’ignorer. L’homme était une masse silencieuse, déjà réclamée par le sable. La montre, elle, était une promesse. Si elle parvenait à la faire battre à nouveau, alors tout était possible. Le sauvetage, le retour, un atelier baigné non pas de cette lumière blanche et cruelle, mais de l’odeur familière d’huile et de laiton. L’optimisme était son vice, son moteur, et peut-être sa folie.

Clic.

Le son était sec. Faux. Le minuscule cliquet d’arrêt venait de céder sous la pression. Une pièce pas plus grosse qu’un grain de sable venait de se briser. Irréparable. Le silence qui suivit dans le mécanisme fut plus assourdissant que le fracas de l’océan. La montre était morte. Définitivement.

Léonie ne bougea pas. Ses mains restèrent suspendues au-dessus du cadavre de métal. Pour la première fois depuis un mois, le grand mécanisme de l’île s’arrêta aussi. Le ressac n’était plus qu’un bruit de fond, les oiseaux des plaintes, le vent un souffle vide. La solitude, qu’elle avait tenue à distance par des rituels et des espoirs mécaniques, s’abattit sur elle. Ce n’était plus un espace à habiter, mais un vide qui l’aspirait.

Son optimisme, cette forteresse qu’elle avait bâtie contre la réalité, s’effrita comme une falaise de craie. Il n’y aurait pas de bateau. Personne ne cherchait un petit avion privé perdu au-dessus de l’immensité bleue. La montre était une métaphore. Stupide et cruelle.

Ses doigts tremblaient maintenant, cherchant une contenance. Ils glissèrent dans le sac de survie à ses côtés, parmi les rations éventées et la gourde presque vide. Ils se refermèrent sur un objet froid et rectangulaire. Plastique dur, angles usés. Un dictaphone. Un vieux Sony des années 90, lourd et rassurant.

Elle ne l’avait pas touché depuis le crash. À quoi bon ? Enregistrer le silence ? Pendant des semaines, il n’avait été qu’un poids mort. Mais aujourd’hui, le silence était devenu un ennemi. Sa main trouva les commandes par pur réflexe. Le bouton Play était plus large, légèrement concave. Elle appuya.

Un clac sonore, suivi du ronronnement familier de la bande magnétique. Et puis, une voix.

« Tatie Léonie ? Tu m’enregistres ? »

La voix était fluette, à peine muée. Thomas. Son neveu. L’enregistrement devait dater de cinq ou six ans.

« Regarde, reprit la petite voix sur la bande, j’ai trouvé un son pour toi. Écoute bien. »

Il y eut un silence, puis un son cristallin, une cascade de notes métalliques rapides et joyeuses. Tic-tac-tic-tac-tic-tac-tic-tac.

Léonie ferma les yeux, même si cela ne changeait rien à son monde. Elle n’était plus sur cette plage brûlante. Elle était dans son atelier. L’odeur d’essence de térébenthine lui piquait les narines. La lumière du soir filtrait à travers les grandes verrières, projetant des ombres longues de ses outils. Thomas, huit ans, le nez collé à une cage d’horloge du XVIIIe siècle qu’elle restaurait, tenait le dictaphone comme un trésor.

« C’est le réveil de Papi, avait-il expliqué. Il chante, tu entends ? Il ne fait pas juste tic-tac, il a une voix pressée. Comme s’il était en retard pour un rendez-vous très important ! »

Sur la plage, Léonie sentit une larme rouler sur sa joue et se mêler au sel. Elle avait oublié. Elle avait oublié cette curiosité pure, cette capacité qu’avait Thomas à ne pas seulement entendre, mais à écouter. Pour lui, un mécanisme n’était pas un ensemble de rouages, c’était une créature avec une personnalité, une histoire. Il ne voyait pas sa tante comme une handicapée, mais comme une magicienne qui parlait une langue secrète. La langue des sons.

« Et celui-là ? » disait la voix sur la bande. Un autre son. Plus lent, plus grave. Le gong sourd d’une comtoise. « Celui-là, on dirait un vieux monsieur qui raconte des histoires. »

La bande s’arrêta dans un dernier clic. Le bruit du vent et des vagues revint, mais il était différent. Transformé. Léonie ne l’entendait plus comme une masse sonore indifférenciée. Elle se concentra. Le ressac n’était pas un bruit unique. Il y avait la vague qui venait mourir sur le sable, un long shhhhh épuisé. Et puis, il y avait ce bruit plus sec, presque un claquement, de l’eau qui se retirait en emportant les coquillages. Deux voix distinctes. Deux rythmes.

Elle se leva. Ses pieds s’enfoncèrent dans le sable chaud. Elle marcha vers l’eau, le dictaphone toujours serré dans sa main. Elle ne le rembobinerait pas. Le souvenir était planté, il n’avait pas besoin d’être ranimé.

Le vent dans les palmes, ce n’était pas un froissement. C’était un millier de petites mains sèches qui applaudissaient au ralenti. L’oiseau, là-haut, ne criait pas. Il posait une question, encore et encore, une seule note interrogative suspendue dans le bleu.

Elle n’avait plus besoin de réparer la montre du pilote. L’île entière était une horloge. Une horloge complexe, vivante, dont elle commençait à peine à déchiffrer le mécanisme. Son optimisme n’était plus l’attente passive d’un miracle extérieur. Il devenait une quête active. Une chasse aux sons. Une façon de s’émerveiller.

Léonie ne savait pas si elle survivrait. Mais pour la première fois, elle n’était plus seule. Elle était entourée d’une infinité d’histoires qui ne demandaient qu’à être écoutées. Elle s’assit au bord de l’eau, tourna son visage vers le large, et attendit la prochaine marée, non comme une sentence, mais comme le prochain chapitre.