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La voix du poissonnier, amplifiée par l’écho du canal, s’infiltrait par le hublot ouvert de la péniche. « À la fraîche, le rouget ! À la fraîche ! » Dehors, c’était le chaos joyeux du marché du samedi ; un torrent de couleurs, d’odeurs de pain chaud et de lavande, un fracas de vies qui s’entrechoquaient. Dedans, c’était le silence d’une cathédrale après le départ des fidèles. Nino fixait la petite table en bois, au centre de la pièce unique et bigarrée qui lui servait de maison. Sur la nappe à carreaux rouges, à côté d’une tasse de café froid, reposait la boussole.

Son laiton terni avait vu plus de dîners que d’océans. L’aiguille, libérée de son magnétisme, tournait sur elle-même à la moindre vibration, danse folle et inutile. Elle n’indiquait pas le Nord. Elle indiquait le centre de la table, le point de ralliement. L’objet qui disait : « nous sommes ici, ensemble ».

Aujourd’hui, elle ne disait plus rien.

Les mots de Léa flottaient encore dans l’air, plus tenaces que l’odeur de marée. « C’est ça, la surprise que tu n’avais pas vue venir, Nino ? »

Il avait toujours adoré les surprises. C’était son mantra, le fil rouge de son émission sur Radio Loire-Calme. Sa voix de velours rassurait les auditeurs : « Laissez une porte ouverte à l’inattendu, il vous le rendra au centuple. » Il organisait des week-ends surprises pour Léa, achetait des cadeaux sans occasion, changeait les meubles de place pendant son absence pour « réenchanter le quotidien ». Il chérissait l’imprévu, le virage que l’on n’anticipe pas. Croyait-il.

La surprise, la vraie, avait le goût âcre du métal et de l’abandon.

Il se revit hier soir, à cette même table. La boussole tournait doucement quand il posait son verre de vin. Léa avait le visage fermé, ce masque de porcelaine qu’elle arborait quand une vérité difficile devait être dite.
« Je pars, Nino. »
Il avait ri. Un petit rire nerveux, celui qu’il utilisait à l’antenne après une blague un peu faible. « C’est une surprise ? Où est-ce qu’on va ? Venise ? J’ai toujours voulu… »
« Non. Je pars. J’ai trouvé un poste à Lisbonne. Je déménage dans un mois. »

Le silence qui avait suivi était d’une densité nouvelle. Pas un silence complice, mais un vide. Il avait cherché ses mots, lui l’homme de radio dont les mots étaient l’outil et l’art.
« Mais… on n’en a jamais parlé. Lisbonne ? »
« C’est le principe d’une décision personnelle. Il n’y avait rien à dire. »
« Une surprise, alors, » avait-il soufflé, comme pour se raccrocher à sa propre philosophie.
C’est là qu’elle avait eu ce regard, un mélange de pitié et de fatigue. « Arrête avec ça. Tu n’aimes pas les surprises, Nino. Tu aimes la mise en scène. Tu aimes l’imprévu que tu orchestres. La spontanéité sur rendez-vous. La seule chose que tu n’as jamais contrôlée, c’était moi. Et ça commence à t’effrayer. »

Elle avait raison. Chaque « surprise » qu’il lui avait faite était un cadeau qu’il se faisait à lui-même : la joie de voir son émerveillement, la validation de son rôle de gentil magicien du quotidien. Il n’aimait pas le hasard. Il aimait en être le maître.

La boussole sur la table venait de son grand-père, un homme qui n’avait jamais voyagé plus loin que le département voisin. « Elle ne sert pas à trouver son chemin, gamin, » lui avait-il dit en la lui offrant. « Elle sert à se rappeler que peu importe où tu vas, le plus important, c’est la tablée que tu réunis. Ton Nord, ce sont les gens. »
Pour Nino, ce Nord avait toujours été Léa. La boussole trônait à leurs dîners, symbole silencieux de leur port d’attache. Maintenant, elle n’était plus qu’un jouet cassé sur une nappe vide. Un mensonge de laiton.

Sa main tremblante se referma sur l’objet froid. L’envie de le jeter par le hublot, de le voir s’enfoncer dans l’eau limoneuse du canal, lui brûla la gorge. Briser le symbole pour annuler la douleur. Un geste simple. Une fin nette. Contrôlée.

Dehors, une guitare se mit à jouer. Un air manouche, rapide et mélancolique. Puis les rires d’un enfant qui courait après des pigeons, le « Pardon, madame ! » d’un cycliste pressé. La vie, la vraie. Incontrôlable, bordélique, indifférente à son drame personnel. Léa n’avait pas détruit son monde. Elle avait simplement quitté la scène qu’il avait construite pour elle, pour aller jouer sa propre pièce, ailleurs. La surprise n’était pas son départ. La surprise, c’était de réaliser qu’il était resté seul au milieu de son propre décor.

Il serra la boussole dans sa paume. Le contact du métal le ramena à la réalité. Faire confiance à la vie. Il avait prêché cette parole sur les ondes pendant des années, avec la foi factice d’un prêtre qui ne croit plus en son dieu. Et si, pour la première fois, il essayait ? Pas en attendant un miracle, un retour, une fin de film. Juste en acceptant le vide. En acceptant que la boussole ne pointe vers personne pour l’instant.

Nino se leva. Il ouvrit la porte de la péniche. Le soleil, l’odeur des crêpes et le brouhaha du marché l’assaillirent. C’était violent, et merveilleux. Il resta sur le seuil, la boussole toujours dans sa main. L’aiguille tournait, libre. Elle n’indiquait aucune direction. Pour la première fois de sa vie, ça ne ressemblait pas à une panne, mais à une invitation.