🎧 Écouter l'histoire :
S'abonner au podcast :
Le crissement des pneus sur le gravier fut le dernier son du monde. Ysée coupa le contact. Le moteur de son taxi s’éteignit dans un dernier soupir métallique, l’abandonnant à une absence de bruit si dense qu’elle lui parut solide. Devant elle, les murs de pierre ocre de l’abbaye Sainte-Foy buvaient la lumière déclinante du jour. Un lieu hors du temps, une forteresse contre la cacophonie de sa vie.
Elle serra le volant, les jointures blanches. Une mélodie insipide de la radio tournait encore en boucle dans sa tête, un ver d’oreille qu’elle tentait d’écraser en pressant sa langue contre ses dents. Chanter. C’était sa respiration, sa ponctuation. Un fredonnement pour combler le vide entre deux clients, une ballade à tue-tête pour chasser la fatigue sur le périphérique à trois heures du matin, une chanson triste et fausse pour accompagner la pluie sur le pare-brise. Son taxi était sa scène, une bulle de son où elle était à la fois l’artiste et le seul public.
Ici, chaque note retenue dans sa gorge était une crampe.
Un frère en bure brune, au visage lisse comme une pierre polie par les siècles, l’attendait sous le porche. Il ne dit rien, se contenta d’incliner la tête. Ysée sortit de la voiture, ses Doc Martens martelant le sol avec une violence déplacée. Elle avait l’impression de hurler à chaque pas. Le frère lui fit signe de le suivre.
Ils traversèrent un cloître. Le silence n’était pas vide. Il était peuplé du murmure du vent dans un cyprès centenaire, du frottement du tissu de la robe du moine, du battement sourd de son propre sang dans ses tempes. Ysée concentra toute son énergie à ne pas fredonner. Elle se mordit l’intérieur de la joue, compta les arches de pierre, analysa la géométrie des ombres qui s’allongeaient sur les dalles. C’était une lutte, un combat de chaque instant contre elle-même. La peur n’était pas celle du jugement, mais celle de briser quelque chose d’infiniment précieux et fragile. Une profanation.
Sa mère avait passé les deux dernières années de sa vie ici. Pas comme moniale, mais comme hôte permanente, cherchant une paix qu’elle ne trouvait plus dehors. Dans sa dernière lettre, quelques lignes tremblées parlaient d’une boîte en carton dans le garde-meuble des pensionnaires. « Prends les patins, Ysée. Ouvre la porte. » Quelle porte ? Sa mère n’avait jamais été femme de métaphores.
Le frère s’arrêta devant une porte en bois massif, qu’il ouvrit avec une clé de fer forgé. La pièce était fraîche, elle sentait le papier et la cire d’abeille. Des étagères montaient jusqu’au plafond, chargées de boîtes identiques. Le moine, Frère Antoine, comme l’indiquait une petite plaque de bois sur la porte, consulta un registre, puis se dirigea sans hésitation vers une alcôve. Il en descendit une boîte en carton, anonyme si ce n’est le nom de sa mère, « Éliane », écrit au feutre noir.
Il la posa sur une table en chêne au centre de la pièce. Ysée s’approcha, les mains moites. Elle défit les rabats usés.
À l’intérieur, nichée dans du papier de soie jauni, une paire de patins à roulettes. Des quads vintage, avec des bottines en cuir blanc cassé et des roues en uréthane orange vif. Ils n’étaient pas neufs. Le cuir portait des éraflures, des cicatrices de chutes. Ysée les effleura du bout des doigts.
Et la porte s’ouvrit.
Pas une porte de bois, mais une porte dans sa mémoire. L’image était si nette qu’elle en eut le souffle coupé. Ce n’était pas l’Éliane pieuse et éteinte de la fin de sa vie. C’était une autre femme. Une jeune mère de vingt-cinq ans, un soir d’été, sur le parking désert d’un supermarché. Elle portait ces mêmes patins, chancelante, les bras écartés pour garder l’équilibre, et elle riait. Un rire franc, sonore, qui faisait écho contre les murs de brique. Elle essayait de patiner en arrière et tombait dans un grand éclat de rire, sa robe d’été se soulevant sur ses genoux. Le son de ce rire, Ysée l’avait oublié. Complètement. Il avait été enseveli sous des années de maladie, de murmures d’église et de silences pesants.
Le souvenir était une déflagration. Une joie pure, sauvage, insouciante. Une note de musique parfaite dans le silence de sa mémoire.
Et sans même s’en rendre compte, une note s’échappa de sa gorge. Un son fragile, un « la » tremblant. Le début d’une vieille berceuse que sa mère lui chantait. La mélodie monta, à peine un murmure, hésitante, terriblement fausse.
Ysée se figea, horrifiée. Elle avait fait l’impensable. Ses yeux s’écarquillèrent de panique, cherchant ceux de Frère Antoine. Elle s’attendait à un reproche, à un froncement de sourcils, à la confirmation qu’elle était une intruse, une dissonance.
Le moine ne bougea pas. Un très léger sourire étira le coin de ses lèvres. Il n’y avait aucune condamnation dans son regard, seulement une sorte de douce curiosité. Il inclina la tête, comme pour mieux entendre. Comme si ce son brisé, cette voix mal assurée, avait sa place ici, au même titre que le vent dans le cyprès ou le craquement du bois.
Dans ce regard, Ysée ne trouva pas l’absolution, mais quelque chose de plus précieux : l’acceptation. Le courage, réalisa-t-elle, ce n’était pas d’avoir réussi à se taire. C’était de supporter le son de sa propre voix, même tremblante, et de ne pas en mourir de honte.
Elle referma la boîte, le cœur battant à un rythme nouveau, plus calme. Frère Antoine la raccompagna jusqu’à sa voiture, toujours en silence. Mais ce n’était plus le même silence. Il n’était plus menaçant. Il était devenu un espace. Un espace où le rire de sa mère pouvait enfin résonner.
En reprenant la route, alors que les premières lueurs de l’aube teintaient le ciel de rose et de lavande, Ysée ne mit pas la radio. Elle conduisit dans le silence. Et pour la première fois depuis des années, il ne lui parut pas vide. Il était plein de la présence de ce rire retrouvé. Elle commença à fredonner. Pas par habitude, pas pour combler un vide, mais doucement, pour elle seule. Une mélodie simple, un peu fausse, qui flottait dans l’habitacle comme une plume légère.
