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La pluie martelait la verrière du kiosque à musique avec la régularité d’un métronome fou. Chaque goutte semblait une note de plus dans la symphonie grise qui avait noyé Paris. Assis sur le banc circulaire en bois usé, Nathan observait le monde dissous derrière les parois de verre. Le parc n’était plus qu’une aquarelle de verts et de bruns délavés. Il sentait contre sa cuisse, à travers la poche de son manteau, le rectangle de papier familier. Un poids plume, une ancre de plomb.
Il était venu ici pour penser, ou plutôt pour ne pas penser. Pour laisser le bruit blanc de l’averse laver les équations ratées et les protocoles stériles qui peuplaient ses journées. La science, autrefois une quête de vérité, était devenue pour lui une administration de faits connus. Un jeu sans enjeu.
Le cliquetis d’une grille, à peine audible par-dessus le déluge, le tira de sa torpeur. Une silhouette se hâta sous l’abri, secouant un parapluie qui refusait de se fermer. C’était une jeune femme, peut-être dix ans de moins que lui. Ses cheveux sombres, perlés de pluie, collaient à ses joues. Elle pesta à voix basse contre le mécanisme récalcitrant avant de l’abandonner, vaincue, dans un coin.
Elle s’assit sur le banc, à l’opposé de lui, respectant la distance tacite des inconnus forcés de partager un espace. Le kiosque, soudain, semblait plus petit. Nathan sentit son territoire, sa bulle de mélancolie calculée, se rétracter. Il replongea son regard dans la contemplation du parc, espérant que son silence agirait comme un rempart.
« Ça n’a pas l’air de vouloir s’arrêter », dit-elle. Sa voix était claire, sans l’ombre d’une excuse pour avoir brisé le calme.
Nathan se tourna vers elle. Un simple hochement de tête aurait suffi, mais son regard curieux, direct, l’obligea à plus. « Les modèles prévoyaient une accalmie il y a une heure. Les modèles se trompent souvent. »
Elle eut un petit sourire. « Vous parlez comme un scientifique. »
« C’en est le drame », répondit-il, une pointe d’ironie amère dans la voix qu’il regretta aussitôt.
Le silence revint, mais il était différent. Chargé. Il n’était plus un refuge mais une attente. Par un geste machinal, sa main glissa dans sa poche et ses doigts se refermèrent sur la lettre. Le papier était doux, presque velouté par les années passées à être touché, relu, mais jamais envoyé.
« Vous attendez quelqu’un ? » demanda-t-elle, suivant son regard qui s’était de nouveau perdu au-dehors.
« Non. Personne. » Il sortit la lettre de sa poche, sans vraiment savoir pourquoi. Peut-être pour donner une contenance à ses mains. L’enveloppe jaunie, sans adresse, reposait sur ses genoux comme une relique.
Ses yeux à elle se posèrent sur l’objet. Il n’y avait pas d’indiscrétion dans son regard, seulement une sorte de reconnaissance tranquille, comme si elle voyait au-delà de l’enveloppe.
« C’est une lettre d’amour ? »
La question était si directe qu’elle le désarma. Il aurait pu mentir, inventer une histoire, jouer un rôle. C’était sa spécialité. Calculer les probabilités, manipuler les variables, ne jamais abattre ses cartes. Mais face à cette simplicité, ses défenses habituelles semblaient grossières.
« C’est… une hypothèse de bonheur », dit-il finalement, choisissant une formule qui lui ressemblait. Précise et vide.
« Une hypothèse ? » Elle fronça légèrement les sourcils. « Soit on est heureux, soit on ne l’est pas. Ce n’est pas une théorie. »
« C’est une théorie tant qu’elle n’est pas vérifiée par l’expérience », rétorqua-t-il, presque par réflexe. Il sentait le ridicule de ses propres mots. Il était un joueur qui avait gardé sa meilleure main, de peur de perdre la mise. Cette lettre, c’était le souvenir parfait d’un amour possible, un souvenir qu’aucune réalité n’était venue entacher. C’était son trésor, sa prison.
« Alors pourquoi ne pas l’avoir vérifiée ? » insista-t-elle doucement. « Pourquoi ne pas l’avoir envoyée ? »
Le coup porta. La vérité, qu’il contournait depuis quinze ans, le frappa avec la violence d’une évidence. La pluie contre la verrière sembla s’intensifier, chaque impact résonnant avec le martèlement de son propre cœur. L’odeur de la bibliothèque où il l’avait écrite, le son du rire de celle à qui elle était destinée, tout lui revint, non pas comme un doux souvenir, mais comme le spectre d’une lâcheté.
Il avait eu peur. Peur qu’elle ne réponde pas. Peur qu’elle réponde non. Peur, surtout, que sa réponse ne soit pas à la hauteur de la perfection qu’il avait imaginée. Il avait préféré la certitude d’un regret confortable à l’incertitude d’une réponse.
Il baissa les yeux sur l’enveloppe. « J’ai préféré la beauté de l’équation à l’incertitude du résultat. »
Ce fut sa seule confession. Il n’y eut pas de jugement dans le regard de la jeune femme. Juste une sorte de gravité triste. Elle hocha la tête, lentement, comme si elle comprenait une vérité bien plus vaste que sa petite histoire personnelle.
Le martèlement sur le toit de verre commença à s’espacer. Des trouées de lumière pâle apparurent entre les nuages. Le monde extérieur reprenait ses couleurs, ses contours.
La jeune femme se leva. « Je crois que l’accalmie est arrivée. » Elle récupéra son parapluie, qui, cette fois, se referma d’un clic docile. Elle lui adressa un dernier regard, un mélange de compassion et de distance. « J’espère que votre prochaine hypothèse, vous la testerez. »
Puis elle sortit du kiosque, sa silhouette s’éloignant sur les allées détrempées où le soleil commençait à faire miroiter les flaques.
Nathan resta seul. L’air semblait plus léger, lavé. Il regarda la lettre sur ses genoux. Ce n’était plus une ancre. C’était juste du papier. Un souvenir d’une partie qu’il avait refusé de jouer. La vérité, libératrice et cruelle, était là : il n’avait pas protégé un beau souvenir, il avait cultivé une peur.
Il se leva à son tour. Lentement, il posa la lettre sur le banc, l’abandonnant là, sous la verrière qui gouttait encore un peu. Il ne la déchira pas. Il ne la jeta pas avec colère. Il la laissa derrière lui, comme on laisse une peau morte.
En sortant du kiosque, l’air frais et humide lui cingla le visage. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait faire. Le futur restait une page blanche, une équation sans variables connues. Pour la première fois depuis longtemps, cela ne lui faisait plus peur. C’était simplement la suite.
