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Le téléphone vibra encore. Éléonore. Le nom s’affichait avec l’insistance polie d’une obligation. Céleste ignora la vibration contre sa paume et leva les yeux. Au-dessus de lui, les branches des cerisiers formaient une voûte fragile. Des milliers de pétales roses, fragiles comme du papier de soie, flottaient dans une lumière laiteuse, créant des nébuleuses éphémères sur fond de ciel bleu pâle. Une constellation rose.

Céleste, traducteur de sumérien et d’autres silences millénaires, était un homme qui vivait confortablement dans le passé des autres. Mais son propre passé, lui, restait une pièce en désordre, fermée à double tour. La vibration cessa. Il savait ce que contenait le message, sans même le lire. Une nouvelle proposition. Un manuscrit akkadien rarissime. Une opportunité en or, dirait Éléonore. Une autre chaîne, pensa Céleste.

Un rire se formait déjà dans sa gorge, ce grand rire sonore et rassurant qui disait oui avant même ses lèvres. Un rire qui comblait les vides, désarmait les attentes, transformait chaque requête en une faveur qu’il était ravi d’accorder. C’était son armure et sa cage. Les gens aimaient son rire. Ils disaient qu’il était communicatif, solaire. Personne ne voyait qu’il était le son d’une abdication.

Il laissa son regard dériver vers la pelouse, où un père apprenait à sa fille à faire du vélo. Les roues d’entraînement formaient un angle maladroit. L’enfant tomba, sans drame, et le père la releva avec une patience infinie. Céleste sentit une piqûre familière, un écho lointain.

Les pétales roses, le bleu du ciel, l’odeur de l’herbe coupée… Tout se mélangea à un autre parfum, plus âcre, plus intime : celui de la sciure de bois et du vernis.


Il avait douze ans. Le garage était son royaume et celui de son père. La lumière d’été filtrait à travers la fenêtre sale, illuminant des particules de poussière qui dansaient comme un essaim d’insectes dorés. Son père ne bricolait pas, il sculptait. Il assemblait des mondes. Ce jour-là, c’était un tube de carton rigide, des lentilles cerclées de cuivre et une monture en bois de frêne qu’il avait poncée pendant des semaines.

« Tu vois, Céleste, disait-il en ajustant une vis avec une délicatesse de chirurgien, les gens passent leur vie le nez dans les bouquins, à déchiffrer ce que les morts ont écrit. C’est bien. C’est ton truc. Mais il ne faut jamais oublier de lever la tête. »

Sa main large, tachée de colle, se posa sur le tube. « Ça, c’est pour regarder ce qui est vivant. Les étoiles ne sont pas des mots morts sur une tablette d’argile. C’est de la lumière qui a voyagé des millions d’années juste pour toi. »

Céleste, déjà fasciné par les cunéiformes, ne comprenait qu’à moitié. Il préférait la certitude d’un texte figé à l’immensité effrayante du cosmos.

Son père avait terminé. Le télescope artisanal se dressait sur son trépied, étrange insecte de bois et de laiton. Il était beau. Il était une promesse.

« Promets-moi, avait dit son père, son regard sérieux soudainement perçant. Promets-moi que même quand tu seras perdu dans tes vieilles histoires, tu prendras le temps de regarder là-haut. Promets-moi de ne pas t’enterrer avant l’heure. »

Et Céleste, pour faire plaisir, pour voir ce visage s’illuminer, avait laissé échapper ce rire, déjà trop grand pour lui, un rire hérité de ce même homme. Un torrent sonore qui avait fait vibrer la poussière dans l’air. « Promis, Papa ! »

Son père avait souri, satisfait. Il n’avait pas vu que ce n’était pas une promesse, mais déjà une parade.


L’enfant sur le vélo réussit enfin à pédaler sur quelques mètres, chancelant mais victorieux. Le rire du père explosa, pur, sans calcul. Un son que Céleste reconnut comme une version originelle du sien.

La promesse. Le télescope était dans son bureau, couvert d’un drap. Il n’avait pas vu une étoile depuis la mort de son père, quinze ans plus tôt. Il n’avait fait que s’enfoncer plus profondément dans le silence des empires déchus. Chaque « oui » à Éléonore, chaque nouveau manuscrit, était une pelletée de terre de plus sur cette promesse. Son rire était la pelle.

Il comprit soudain. Dire « oui » à Éléonore, c’était dire « non » à son père. Dire « oui » à la sécurité des textes morts, c’était dire « non » à la lumière vivante des étoiles. Le choix n’avait jamais été entre deux projets, mais entre deux mondes : celui, clos, où il se cachait, et celui, infini, qu’on l’avait supplié d’explorer.

Savoir dire Non. Ce n’était pas une impolitesse. C’était un acte de fidélité.

Le téléphone, dans sa main, semblait moins lourd. Il déverrouilla l’écran, ouvrit le message. La proposition était là, détaillée, prestigieuse. Tentante.

Ses doigts survolèrent le clavier. Il n’écrivit pas une longue justification. Pas d’excuses alambiquées. Pas de promesse de « une autre fois ».

« Chère Éléonore, je te remercie pour cette offre, mais je dois la décliner. Je ne suis pas disponible. Bien à toi, Céleste. »

Il n’y eut pas de rire pour accompagner l’envoi. Aucune déflagration. Juste un calme étrange, une sorte d’alignement. Le silence, pour une fois, n’était pas celui d’une langue morte, mais celui d’un espace qui s’ouvrait.

Le vent se leva, faisant pleuvoir sur lui une averse de pétales roses. Céleste ferma les yeux, sentant leur contact sur son visage. Ce soir, il enlèverait le drap. Il ne savait pas s’il saurait encore trouver Andromède ou la Grande Ourse. Mais il regarderait là-haut. Il le devait. Non pas à son père, mais à l’enfant de douze ans qui sentait l’odeur du bois et du vernis, et qui venait enfin d’être entendu.