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La chaleur était une main moite posée sur sa nuque. Chaque inspiration charriait un air épais, lourd du sel de l’océan et de la décomposition végétale de l’île. Solal sentait la sueur coller son bleu de travail à sa peau. En haut, dans la lanterne du phare, le silence n’était rompu que par le bourdonnement d’une mouche suicidaire contre la vitre épaisse et le cliquetis métallique de ses propres outils.

Le mécanisme de rotation était une merveille de laiton et d’acier, une horlogerie de géant conçue pour durer un siècle. Et elle avait duré. Mais maintenant, une pièce maîtresse, un roulement usé par des décennies de service loyal, refusait de coopérer. Solal l’avait identifié il y a deux jours. Il avait la pièce de rechange. Il avait le savoir-faire. Il était sur le point de réussir.

C’est là que le vertige familier commença.

Ce n’était pas la hauteur. C’était la clarté. La vue depuis la coursive extérieure était une promesse infinie de bleu et d’or, une liberté si vaste qu’elle en devenait suffocante. Réussir ce contrat signifiait une prime substantielle. La reconnaissance du consortium des phares. D’autres contrats, plus importants, plus stables. Une vie qu’on pouvait commencer à bâtir. Une porte qui s’ouvrait sur autre chose que la nuit et les serrures forcées de gens paniqués.

Ses mains, habituellement si précises, devinrent moites et maladroites. Il laissa tomber une clé à molette. Le son résonna sur le caillebotis avec une finalité de glas. Il se redressa, essuya son front d’un revers de manche. L’air lui manquait.

Ça ne marchera pas. La pensée s’insinua, visqueuse. Tu vas te tromper. Tu vas tout casser. Mieux vaut partir maintenant. Dire que la pièce n’est pas la bonne. Inventer une complication.

Il connaissait ce refrain par cœur. C’était la musique de sa vie. Le sabotage doux, l’échec préventif. Il avait quitté des femmes formidables juste au moment où l’amour devenait une évidence. Il avait abandonné des chantiers prometteurs à la veille de leur achèvement. Toujours cette même impulsion : fuir avant que la structure ne devienne trop solide, trop réelle. Avant qu’elle ne puisse brûler.

Il commença à ranger ses outils, le geste mécanique et résigné. Il descendrait, il appellerait le continent. Il trouverait une excuse plausible. Il était un excellent menteur. Il retournerait à sa vie de serrurier de nuit, à ces interventions brèves qui ne laissaient aucune trace, à cette liberté solitaire qui était sa cage.

En bas, dans la petite chambre circulaire qui lui servait de camp de base, son sac de voyage était posé sur le lit de camp. Le soleil, impitoyable, filtrait par l’unique hublot et frappait le sol en un disque incandescent. Pour se protéger le temps de rejoindre l’embarcadère, il chercha dans son sac et en sortit un vieil objet.

Un chapeau de paille.

La tresse était sèche, cassante par endroits. Sur le ruban, des fleurs d’hibiscus en tissu, autrefois rouge vif, avaient viré à un rose fantomatique. C’était un objet absurde pour un homme comme lui. Un vestige.

Il le posa sur sa tête.

Et l’odeur le frappa. Pas le renfermé du sac, non. Une odeur plus profonde, presque imperceptible. Un parfum fantôme de paille chauffée par un autre soleil, mêlé à une trace minérale de terre et à la mémoire d’une fleur qui n’était pas en tissu.

Le phare s’effaça. La chaleur moite devint la chaleur sèche d’un après-midi d’été de son enfance. Il n’y avait plus le bruit des vagues, mais le fredonnement de sa mère dans le jardin. Elle portait ce chapeau, le menton barbouillé de terre, et ses yeux riaient plus fort que sa bouche. La maison derrière elle était blanche, vivante, les volets ouverts comme des paupières curieuses.

Puis le souvenir vira, comme le mécanisme du phare qu’il abandonnait. L’adolescence. La colère. Le besoin criant de liberté, cette envie de mettre le feu à la toile de fond rassurante de sa vie. Il se revoyait hurler des mots qu’il ne pensait pas, claquer la porte. Il était parti pour être “libre”.

Quand il était revenu, attiré par une fumée noire contre le ciel du crépuscule, la liberté avait le goût âcre des cendres. La maison n’était plus qu’une carcasse noircie. Et sur un reste de pelouse calcinée, épargné par une chance cruelle, reposait le chapeau de paille. Seul vestige intact de tout ce qui avait été.

Il avait payé sa liberté ce jour-là. Et depuis, il continuait de payer, refusant de rien construire qui puisse à nouveau être perdu. Il s’était condamné à une vie de courants d’air, de portes à peine entrouvertes, de serrures qu’il ouvrait pour les autres sans jamais franchir le seuil.

Dans la chambre du phare, Solal resta immobile, le chapeau sur la tête. La mouche s’était tue. Le soleil avait bougé. L’odeur de cendre s’était dissipée, laissant place à celle, tenace, de la paille et du sel.

Il comprit. La liberté qu’il s’était imposée n’était pas la liberté. C’était une pénitence. Un exil auto-infligé. La vraie liberté, la plus terrifiante, n’était pas de ne rien posséder pour ne rien perdre. C’était de choisir de bâtir à nouveau, en sachant que tout pouvait s’effondrer. C’était de risquer le feu une seconde fois.

Lentement, il ôta le chapeau. Il le déposa sur le lit avec une délicatesse qu’il ne se connaissait pas, comme s’il bordait un souvenir. Puis, sans un regard en arrière, il remonta les marches en spirale de l’escalier métallique.

En haut, dans la lumière aveuglante de la lanterne, ses outils l’attendaient, dispersés comme les fragments d’une promesse brisée. Il ramassa la clé à molette. Le métal, chauffé par le soleil, était presque brûlant contre sa paume. Il ne la lâcha pas. Il se pencha sur le mécanisme complexe, son ombre se projetant sur les engrenages.

Le travail serait long. Il finirait sans doute à la nuit tombée. Mais pour la première fois depuis des années, Solal savait qu’il resterait pour voir la lumière s’allumer.