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La pluie fine de minuit lustrait l’asphalte de Copacabana, transformant les feux de circulation en flaques de rubis et d’émeraude. Juliette conduisait en silence, le cliquetis régulier des essuie-glaces berçant le vide sur la banquette arrière. Son taxi était un confessionnal sur roues, un havre de non-jugement où les noctambules déversaient leurs vies le temps d’une course. Elle écoutait, toujours. C’était son talent et sa malédiction : une bienveillance si totale qu’elle absorbait les histoires des autres pour ne pas avoir à affronter la sienne.

Quand la portière s’ouvrit dans une ruelle sombre de Lapa, ce ne fut pas une odeur de bière ou de parfum bon marché qui envahit l’habitacle, mais un parfum sec, presque sacré. Une odeur de vieux papier et de poussière. L’homme qui se glissa sur le siège passager semblait taillé dans le même bois que cette fragrance : des traits anguleux, des yeux fatigués sous des sourcils broussailleux, et des vêtements qui avaient dû connaître des bibliothèques oubliées.

« Bonsoir, dit-il dans un portugais teinté d’un accent européen. Rua do Lavradio, s’il vous plaît. Près du numéro 100. »

Juliette acquiesça d’un mouvement de tête, son sourire habituel flottant sur ses lèvres. « Pas de problème. Soirée compliquée ? » C’était sa phrase d’ouverture, une clé douce pour des serrures rouillées.

L’homme grogna plus qu’il ne répondit. Il regardait les rues défiler, ses doigts tapotant nerveusement une sacoche en cuir élimée posée sur ses genoux. D’ordinaire, Juliette laissait le silence s’installer s’il le fallait. Mais ce soir, l’odeur qu’il avait apportée avec lui remuait quelque chose d’ancien en elle, une mémoire sensorielle qu’elle avait passé des années à ensevelir.

« Vous êtes collectionneur ? » risqua-t-elle, le ton léger.

Il tourna la tête vers elle, surpris. « Comment… ? »

« L’odeur, dit-elle simplement. Ça me rappelle les librairies de livres d’occasion. Celles où on peut encore trouver des trésors. »

Un éclair d’intérêt traversa son regard las. « Des trésors, oui. Ou des fantômes. Je cherche un disque. Un vinyle. »

Il n’en dit pas plus, mais la brèche était ouverte. Juliette s’y engouffra avec la délicatesse d’une infirmière. « Ah oui ? Quel genre de musique ? »

« Bossa Nova. Mais pas celle des cartes postales. Quelque chose de plus… confidentiel. » Il hésita, puis, comme si sa propre obsession était trop lourde à porter seul, il lâcha : « Elza Soares & Vinicius de Moraes. Sussurros da Garrafeira. Enregistré en 1962. Jamais réédité. »

Le nom de l’album frappa Juliette comme une onde de choc silencieuse. Ses mains se crispèrent imperceptiblement sur le volant. L’image lui revint, nette et douloureuse : une pièce baignée d’une lumière dorée, des particules de poussière dansant dans le faisceau du soleil, et son père, le dos voûté sur une platine, un nuage de fumée de cigarette flottant au-dessus de sa tête. L’odeur de vieux papier des pochettes de disques se mêlait à celle du tabac.

« Il est introuvable, » continua l’homme, ignorant le trouble qui venait de s’emparer d’elle. « J’ai fait toutes les boutiques spécialisées, les sebos de la ville. On m’a parlé d’un vieil homme, ici, à Lavradio. Ma dernière chance avant de repartir. »

« Pourquoi celui-ci ? » demanda Juliette, sa voix à peine plus qu’un murmure. La question n’était pas pour lui. Elle était pour elle-même.

L’homme eut un rire sans joie. « C’est une longue histoire. Disons que c’est une porte. Il faut que je l’ouvre pour… pour passer à autre chose. »

Une porte à ouvrir. Juliette sentit un vertige. C’étaient les mots exacts de son père. Il cherchait ce disque comme un Graal, persuadé qu’il contenait une harmonie perdue, une note capable de réparer quelque chose de cassé en lui. Il ne l’avait jamais trouvé. Et puis un jour, il était parti, laissant derrière lui des centaines de vinyles et un silence que même la plus forte des musiques ne pouvait plus combler.

Elle s’arrêta devant une façade décrépite, dont la vitrine était aveuglée par des planches de bois. Un panneau “À LOUER” était cloué de travers.

Le visage de l’homme se décomposa. « Non… C’est impossible. Il devait être là. »

Il sortit du taxi, comme un somnambule, et vint buter contre la porte condamnée. Il resta là, sous la pluie fine, l’incarnation de la défaite. Juliette coupa le moteur. Le silence dans la voiture était assourdissant, rempli non plus par le ronronnement du moteur mais par le fracas de ses propres souvenirs.

Sa bienveillance l’avait menée ici. Elle avait écouté, encore, et l’histoire d’un autre avait fait effraction dans son sanctuaire intérieur. Elle aurait pu redémarrer, l’abandonner à son échec et retourner à sa nuit aseptisée. Oublier. Continuer d’avancer en regardant uniquement dans le rétroviseur des autres.

Mais l’odeur de papier et de poussière était encore là, tenace.

Elle baissa sa vitre. L’homme ne bougeait pas, le dos tourné.

« Mon père le cherchait aussi, » dit-elle.

Il se retourna lentement. Son visage n’exprimait plus la frustration, mais une immense lassitude.

« Il disait que sur la face B, il y avait un morceau où la voix d’Elza se brisait une seconde, » continua Juliette, les mots sortant d’une source qu’elle croyait tarie. « Une imperfection. Il disait que toute la vérité de l’album était dans cette seconde-là. »

L’homme s’approcha de la voiture, s’appuyant au rebord de la fenêtre. La pluie traçait des sillons sur ses joues. Ils ne parlaient plus d’un disque.

« Il l’a trouvé ? » demanda-t-il doucement.

Juliette secoua la tête. « Non. Jamais. »

Il la fixa un long moment, puis il sortit un portefeuille, en tira quelques billets qu’il posa sur le siège passager. « Merci pour la course. » Il n’y avait aucune ironie dans sa voix.

Il s’éloigna dans la rue mouillée, sa silhouette se fondant dans la nuit de Rio, emportant avec lui son obsession et l’odeur de poussière.

Juliette resta immobile. Elle ne redémarra pas tout de suite. Elle ne ralluma pas la radio pour la noyer sous une samba facile. Pour la première fois depuis des années, elle resta seule dans le silence de son taxi, un silence qui n’était plus vide, mais habité. La porte n’était pas ouverte, mais elle venait d’en retrouver la serrure. Et pour avancer, elle comprenait maintenant qu’il ne fallait pas oublier la porte, mais peut-être, simplement, arrêter de chercher la clé.