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Cent-quarante-sept, cent-quarante-huit. Le béton nu sous ses chaussons usés était une piste d’atterrissage pour ses angoisses. D’un bout à l’autre de la pièce de vie principale, Yuna traçait une ligne invisible, une routine gravée dans le sol froid de son bunker. Cent-quarante-neuf. Le café fumait sur la table en acier brossé, à côté du dossier Kerman, ouvert et moqueur.

Dehors, le monde n’existait pas. La brume laiteuse avait avalé la mer, la digue, le ciel. Il ne restait que le son : le ressac lent et lourd, un pouls de géant endormi contre les murs épais de sa forteresse. Yuna s’arrêta. Le compte était bon. Précis. Cent cinquante pas pour ne mener nulle part.

Le dossier Kerman était une impasse. Un homme de quarante-trois ans, unique héritier d’une fortune modeste, évaporé. Pas de dettes, pas d’ennemis, pas de lettre d’adieu. Juste un appartement vide et une vie digitale réduite au silence depuis six mois. Il avait tiré sa propre prise, proprement. Yuna, d’habitude si douée pour remonter le fil des existences les plus effacées, se heurtait à un vide parfait. C’était comme essayer de suivre des empreintes dans le brouillard.

Frustrée, elle fit volte-face. Le mouvement la porta devant le grand miroir sombre qui mangeait tout un pan de mur. Il détonnait dans le minimalisme brutaliste du lieu. Un rectangle noir, profond, qui ne renvoyait qu’une version assombrie et fantomatique de la pièce, une silhouette vague de femme aux cheveux noués à la hâte.

Ce n’était pas un miroir ordinaire. C’était un miroir sans tain. La seule folie décorative qu’elle s’était autorisée en aménageant ce bloc de béton face à l’océan. La relique d’un autre dossier, clos celui-là. Celui d’Eliza Vance.

Yuna passa un doigt sur la surface froide. Un frisson ne la parcourait jamais en le touchant, seulement une sorte de respect distant. Eliza Vance, l’actrice mythique des années 90, avait passé les vingt dernières années de sa vie ici, ou presque. Pas dans ce bunker, mais dans une villa voisine, derrière ce même miroir, à observer le va-et-vient des marées et des touristes sans jamais être vue. Une Cendrillon inversée qui, à minuit, fuyait le bal pour retrouver son anonymat.

En liquidant sa succession, Yuna avait trouvé les journaux d’Eliza. Elle s’était attendue à des confessions hollywoodiennes, des regrets, des secrets fracassants. Elle n’avait trouvé que des détails. Des centaines de pages dédiées à des choses infimes, observées depuis sa cachette.

« Le manchot sur la digue, ce matin. Il avait l’air d’un majordome attendant une voiture qui ne viendrait jamais. »

« Une petite fille a perdu son ballon rouge. Il a flotté une minute sur l’eau, comme une pomme parfaite, avant que la vague ne le cueille. Personne ne l’a vu, sauf moi. »

« Le couple d’amoureux. Ils ne se parlent pas. Ils regardent juste dans la même direction. Je crois que c’est ça, le secret. »

Le souvenir de ces lignes la frappa avec la force d’une évidence. Yuna avait toujours interprété la réclusion d’Eliza comme une fuite, une peur du monde. Une prison dorée. Mais en relisant ces phrases dans sa tête, face à ce miroir qui avait été la fenêtre de l’actrice, elle comprit son erreur.

Ce n’était pas une prison. C’était une loge de théâtre privée. Eliza n’avait pas renoncé au monde ; elle en avait changé sa perspective. Elle s’était retirée du grand spectacle pour mieux en savourer les détails, la magie silencieuse qui se joue dans les coulisses du quotidien, loin des projecteurs et des applaudissements. Elle n’était pas un fantôme. Elle était le public le plus attentif qui soit.

Yuna se sentit soudain à l’étroit dans sa propre tête, dans ce chemin balisé par les chiffres. Cent cinquante pas. Vingt-huit marches pour descendre à la chambre. Sept secondes pour que le café infuse. Sa vie était une grille, une tentative désespérée de mettre de l’ordre dans le chaos qu’elle côtoyait chaque jour dans les vies des autres.

Elle retourna à la table, mais son regard sur le dossier Kerman avait changé. Elle ne cherchait plus un homme qui avait disparu des radars administratifs. Elle cherchait un homme qui, peut-être, avait trouvé sa propre loge de théâtre.

Elle écarta les relevés bancaires, les factures téléphoniques. Elle attrapa une des rares photos du dossier : Kerman enfant, sur une plage, un livre à la main. Elle plissa les yeux. Ce n’était pas un roman. La couverture était illustrée. Un guide. Un guide des oiseaux de la côte.

Un détail. Un minuscule détail sans importance.

Yuna sentit un déclic, doux et profond. Elle ne savait pas si c’était la solution, mais c’était une piste. Une piste qui n’était pas faite de chiffres et de données, mais de plumes et de ciel. Une piste qui menait vers un homme qui avait peut-être simplement décidé de regarder les oiseaux, sans que personne ne le regarde lui.

Elle se leva. L’impulsion familière la saisit : mesurer la distance jusqu’à la baie vitrée. Un. Deux. Trois…
Elle serra les poings.
Quatre.
Sa mâchoire se contracta. Le chiffre suivant tambourinait contre ses tempes, exigeant d’être prononcé.
Elle prit une inspiration, l’air salin et humide semblait crisser dans ses poumons.

Et elle fit un pas.

Puis un autre.

Sans compter.

L’espace entre son corps et la vitre lui parut immense, un territoire inconnu et vertigineux. Chaque pas non quantifié était un acte de foi. Dehors, la brume commençait à se déchirer, laissant apparaître des plaques d’un bleu timide au-dessus d’une mer d’étain. Le monde revenait, morceau par morceau. Yuna posa la main sur la vitre froide, et pour la première fois depuis des années, elle ne compta pas les secondes que son contact dura. Elle se contenta de regarder.