La dernière bouchée de Trdelník laissa sur les doigts de Léonie une fine pellicule de sucre et de cannelle. Elle les lécha un à un, lentement, les yeux mi-clos, savourant cette victoire simple et chaude sur le crépuscule qui tombait sur Prague. De sa place près de la fenêtre, elle voyait les pavés de la Vieille Ville s’imprégner d’une lumière ambrée, presque liquide, sous les premiers halos des réverbères. L’air du café sentait le grain torréfié, le papier jauni et la cire chaude. Un cocon parfait.

Pourtant, au milieu de cette perfection orchestrée, l’objet posé à côté de sa tasse de chocolat chaud sonnait comme une fausse note. Un Zorki 4, boîtier soviétique en métal lourd et froid, gainé de cuir noir usé. Son poids mort sur la table en bois sombre était un reproche silencieux. Léonie le repoussa du bout de l’index. Rien. Le levier d’armement restait figé, bloqué à mi-course, emprisonnant une pellicule invisible et une promesse non tenue.

Depuis trois semaines, cet appareil était son compagnon de voyage et son tourment. Un héritage absurde d’un grand-oncle qu’elle n’avait à peine connu. Il ne fonctionnait pas, mais elle le gardait. Parce que les nuits où il était posé sur sa table de chevet, ses rêves prenaient une clarté étrange, une texture presque palpable. Des rêves lucides où elle n’était pas Léonie, la pirate informatique qui démantelait des forteresses de données pour des conglomérats anonymes entre deux festins. Dans ces songes, elle était une autre. Une femme qui cadrait le monde à travers un viseur, qui capturait des fragments de lumière sur de la gélatine argentique. Une femme qui créait, au lieu de déconstruire.

Elle soupira, attrapant de nouveau l’appareil. Ses doigts, si agiles sur un clavier, si experts pour naviguer dans les architectures immatérielles du code, étaient maladroits et impuissants face à cette mécanique récalcitrante. C’était frustrant. Une faille dans un système qu’elle ne comprenait pas. Son premier réflexe, comme toujours, fut la fuite en avant, le plaisir immédiat. Elle fit signe à la serveuse pour commander une autre pâtisserie, n’importe laquelle, pourvu qu’elle soit réconfortante et sucrée.

« C’est le rideau. Souvent, sur ces modèles. Il se coince. »

La voix était grave, posée, teintée d’un léger accent slave qui roulait les “r”. Léonie sursauta, arrachée à sa contemplation gourmande. Un homme était assis à la table voisine, qu’elle n’avait pas remarqué. La soixantaine peut-être, des cheveux poivre et sel coupés court, un visage buriné par une attention patiente. Il tenait un carnet de croquis et un crayon, mais son regard était fixé sur le Zorki entre les mains de Léonie.

« Le rideau ? » répéta-t-elle, sur la défensive.

Il hocha la tête, sans la moindre once de condescendance. « L’obturateur à rideaux en toile. Parfois, le deuxième rideau ne finit pas sa course. La mécanique se bloque. Il ne faut pas forcer. »

Il y avait une telle quiétude dans sa voix qu’elle désarma la répartie ironique prête à fuser. Léonie, habituée à être la plus compétente dans n’importe quelle pièce, se sentit soudain novice.

« Et on fait quoi, quand “il ne faut pas forcer” ? » demanda-t-elle, un peu plus doucement.

L’homme esquissa un sourire. « On respire. On écoute. Une machine a sa propre langue. Surtout celle-ci. » Il désigna l’appareil d’un signe de tête. « Robuste, mais capricieux. Comme les gens d’ici. »

Léonie sentit une vague de chaleur lui monter aux joues, qui n’avait rien à voir avec le chauffage du café. Elle, la virtuose du numérique, se faisait donner une leçon de patience par un inconnu au sujet d’un tas de ferraille. Son réflexe de bon vivant lui souffla de clore la conversation, de commander ce gâteau, de s’enfouir dans le confort. Mais une autre partie d’elle, celle qui peuplait ses rêves lucides, était curieuse.

Elle fit glisser l’appareil sur la table. Un geste d’invitation. « Vous vous y connaissez, on dirait. »

« C’était mon métier. Avant que le monde ne décide que les souvenirs devaient être instantanés et infinis. » Il se leva et s’approcha de sa table, déplaçant sa chaise avec une lenteur délibérée. « Je peux ? »

Léonie acquiesça. Il prit le Zorki dans ses mains. Des mains d’artisan, larges, avec des ongles courts et des callosités aux pulpes des doigts. Il ne le manipula pas comme un objet, mais comme une créature blessée. Il ne tenta pas de forcer le levier. Il fit tourner délicatement la molette des vitesses, puis celle du rembobinage, écoutant les clics minuscules, presque inaudibles. Ses yeux étaient fermés, comme un médecin prenant le pouls d’un patient.

« Le plaisir, ce n’est pas seulement la consommation, » dit-il soudain, sans la regarder. « C’est aussi l’attente. La préparation. L’incertitude. La photographie argentique, c’est ça. On ne sait jamais vraiment ce qu’on a avant de le révéler. »

Chaque mot résonnait en Léonie. Elle pensait à ses journées, à la satisfaction immédiate d’un code qui compile, d’un système pénétré. À la facilité avec laquelle elle s’offrait les plaisirs du monde, un bon repas, un voyage, une douceur. Un cycle sans fin de consommation qui la laissait, le soir venu, étrangement vide.

L’homme effectua une manipulation subtile, une légère pression sur le bouton du déclencheur tout en tournant à peine la molette de rembobinage. Il y eut un son sec, un clac métallique presque brutal dans le silence feutré du café. Le levier d’armement venait de retrouver sa position initiale.

Il lui tendit l’appareil. « Voilà. Le rideau est réaligné. Ne le laissez pas trop longtemps sans l’utiliser. Ces machines sont faites pour voir la lumière. »

Léonie le reprit. Il semblait plus léger, ou peut-être était-ce elle. Elle actionna le levier d’armement. Le mécanisme glissa avec une douceur fluide et s’arrêta dans un clic parfait. Le compteur de vues passa de “S” à “1”. La pellicule était engagée. Prête.

« Je… Merci. Je vous dois quelque chose ? »

Il secoua la tête, retournant déjà à sa table et à son carnet. « Non. Juste une promesse. » Il leva les yeux de son croquis, son regard clair et profond. « Faites-en quelque chose de vrai. »

Il ne parlait pas seulement de la photographie. Léonie le savait.

Elle resta un long moment immobile, l’appareil photo dans une main, sa tasse de chocolat refroidi dans l’autre. La serveuse passa, elle lui fit un sourire et un signe de la main pour annuler sa commande. La faim de sucre s’était évaporée, remplacée par une autre sorte d’appétit. Une faim plus profonde, plus patiente.

Dehors, la nuit était complète. Léonie paya, laissa un pourboire généreux, et sortit dans l’air frais de Prague. Elle leva le Zorki à son œil. Le viseur était petit, le télémètre dédoublait l’image. Elle tourna la bague de mise au point jusqu’à ce que les deux fantômes d’un couple s’enlaçant sous un réverbère ne fassent plus qu’un.

Elle n’appuya pas tout de suite sur le déclencheur. Elle respira. Elle attendit. Elle savourait l’incertitude. Le cliché était là, en suspens, une possibilité parmi d’autres, enfin débloquée.