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Le brouhaha des voix d’enfants le heurtait comme une vague trop chaude. Lucas se sentait à l’ancre dans un port qui n’était pas le sien, une main crispée dans la poche de son caban, l’autre tenant un gobelet en carton dont le café tiédissait trop vite. Autour de lui, le jardin d’enfants débordait d’une vie criarde. Des dessins de feuilles d’automne étaient scotchés aux fenêtres, nimbant la pièce d’une lumière rousse et dorée. Une odeur de cire à crayon, de feutre et de compote de pommes flottait dans l’air. C’était chaleureux, mais Lucas s’y sentait aussi étranger qu’un cormoran en pleine forêt.

Son regard balayait la scène. Des parents, plus jeunes que ses souvenirs, capturaient l’instant avec leurs téléphones. Des écrans bleutés, vampires de l’attention, dressés comme des stèles miniatures entre eux et leurs enfants. Lucas grimaça. Il pensait à la lentille de son phare, une mécanique d’horlogerie précise, honnête. Une lumière tangible pour guider de vrais navires, pas ces pixels froids pour archiver des sourires qui n’avaient pas encore eu le temps de s’épanouir.

Près du portemanteau où s’entassaient de minuscules vestes, une jeune femme luttait. Un bébé pleurait dans son porte-ventral, tandis qu’elle tentait d’enfiler un bonnet sur la tête de son aîné, un petit garçon qui se tortillait comme une anguille. Le visage de la mère était un masque de fatigue et de frustration. Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde. Lucas, contrevenant à son instinct de repli, lui offrit un sourire. Un sourire simple, sans attente, qui ne disait rien d’autre que : « Je vois. C’est difficile. Vous vous en sortez bien. » La tension sur le visage de la femme se défit. Un souffle. Elle lui rendit un sourire épuisé mais sincère, une petite lueur dans sa tempête personnelle.

Le garçonnet, profitant de l’inattention, s’échappa et courut vers le coin lecture. Lucas sentit la mère reprendre son souffle et le suivre d’un pas plus calme. Le petit geste semblait s’être dissous dans le bruit ambiant.

« Papi Lucas ! »

Une tornade blonde de cinq ans lui sauta dans les jambes. Chloé. La fille de sa nièce. La raison de sa présence en territoire inconnu.
« Tu as amené le livre ? Le livre spécial ? »
Lucas sortit l’objet de sa grande poche. Un petit album cartonné, aux coins si élimés que le carton gris apparaissait. La couverture représentait un bateau à voile sur une mer turquoise, mais les couleurs étaient passées, délavées par le temps et les mains.
« Le voilà, ma puce. »

Ils s’assirent par terre, sur un tapis en forme de soleil. D’autres enfants, attirés par l’objet ancien, se rapprochèrent. Lucas ouvrit le livre. À l’intérieur, les illustrations étaient encore vives, mais le texte… le texte était une énigme. L’encre, d’une formule chimique instable depuis longtemps disparue, s’était presque entièrement effacée. Il ne restait que des fantômes de lettres, des archipels de mots illisibles dans des océans de pages blanches.

Pour n’importe qui d’autre, le livre était inutile. Pour Lucas, c’était une clé.

« Il était une fois, commença-t-il d’une voix basse et rocailleuse, un petit bateau nommé L’Intrépide… »
Il ne lisait pas. Il racontait. Les images étaient ses amers, ses points de repère dans l’océan de sa mémoire. Son doigt suivait les traces pâles de l’encre comme pour convaincre son auditoire qu’il déchiffrait un secret. Les enfants ne le quittaient pas des yeux. Pas d’écran, pas d’effets sonores. Juste le grondement de sa voix, le grain du papier sous son pouce et l’histoire d’un bateau qui voulait toucher les nuages. Le livre n’était pas un objet, c’était une permission. La permission de se connecter, directement, sans interface.

Quand l’histoire fut finie, un silence doux plana un instant avant d’être brisé par des applaudissements timides. Chloé le serra fort contre lui.

L’heure de partir arriva. Sa nièce lui avait demandé une seule chose : « Envoie-moi une photo de Chloé avec son bricolage, s’il te plaît. » Le bricolage en question était un collage de feuilles mortes et de paillettes. Une œuvre d’art éphémère.
Lucas sortit son propre téléphone, un modèle simple qu’il détestait. Il le tenait comme un oiseau blessé. L’écran s’alluma. Icônes, notifications, mots de passe. Un labyrinthe. Il parvint à ouvrir l’appareil photo, prit un cliché flou de Chloé brandissant fièrement son collage. Puis vint le plus dur : l’envoyer.
Il appuya sur l’icône de partage. Une grille de symboles incompréhensibles s’afficha. Messages, Mail, AirDrop, WhatsApp… C’était une langue étrangère. Le sang lui monta aux joues. La frustration, ce sentiment familier d’être un anachronisme, le submergea. Cette machine était censée connecter les gens, mais elle ne faisait que dresser un mur d’incompétence entre lui et le reste du monde.

« Vous avez besoin d’aide ? »
C’était l’une des maîtresses. La jeune femme à qui la mère angoissée avait, un peu plus tôt, tenu la porte alors qu’elle transportait une pile de cartons. Un petit service rendu possible par une microseconde de paix intérieure.
Lucas leva des yeux défaits. « J’essaie d’envoyer ça… à ma nièce. »
La maîtresse sourit, le même genre de sourire qu’il avait offert plus tôt. Patient et sans jugement.
« Montrez-moi. Ah oui. Alors, vous appuyez ici, sur l’icône verte… voilà. Et maintenant, le nom de votre nièce… Parfait. Il ne reste plus qu’à toucher la petite flèche bleue. Comme un avion en papier. »
Elle n’avait pas pris l’appareil de ses mains. Elle l’avait guidé, simplement. Son doigt avait accompagné le sien, un contact bref et humain sur la surface froide du verre.

Le téléphone vibra doucement. L’accusé de réception. Lucas le retourna. L’écran affichait la photo, un peu floue, de Chloé et de son chef-d’œuvre. Et juste en dessous, une réponse de sa nièce : un simple cœur rouge. Un pixel, un code binaire, mais qui contenait tout le soleil de l’après-midi.

En sortant dans l’air frais de l’automne, Lucas sentit le poids du téléphone dans sa poche. Ce n’était plus tout à fait un objet hostile. Ce n’était qu’un outil, comme un sextant ou une longue-vue. Un moyen de mesurer les distances et, parfois, de les abolir. Il respira l’odeur des feuilles mouillées, un parfum familier et rassurant. La marée des émotions de la journée redescendait, le laissant sur le rivage, un peu moins seul face à l’océan du temps qui passe.