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Le tonnerre a secoué les vitraux du Kavárna Literární, faisant frissonner la flamme des bougies sur les tables. Dehors, Prague se dissolvait sous des cataractes d’eau. Bérénice a remonté le son de son casque, un rempart dérisoire contre le grondement du ciel et celui, plus intime, qui menaçait de la submerger. La voix d’un podcasteur politique américain parlait de statistiques électorales. Un bruit de fond. Un barrage. N’importe quoi pour ne pas entendre le silence qui guettait à la fin de chaque phrase.
Son travail était un paradoxe : remplir les ondes de sa voix chaude pour des centaines d’inconnus, elle qui ne supportait plus le son de ses propres pensées. La petite lumière rouge de son studio s’éteignait, et la panique commençait.
Dans la lueur ambrée du café, elle a observé les autres clients, îlots de quiétude dans la tempête. Son regard s’est arrêté sur un jeune homme, seul à une table près de la porte. Un touriste, probablement. Son sac à dos était posé à ses pieds comme une ancre, mais son visage était défait, le regard perdu dans le fond d’une tasse vide. Il avait cette aura de solitude brute que Bérénice connaissait trop bien.
Sur un coup de tête, en allant commander un autre thé, elle a glissé un billet à la serveuse.
« Pour le jeune homme là-bas. Un café et une part de medovník. S’il vous plaît, ne dites pas que ça vient de moi. »
La serveuse, une femme aux cheveux d’argent tressés en couronne, a hoché la tête avec un sourire entendu. Bérénice est retournée à sa place, se sentant un peu moins spectatrice de sa propre vie. Un petit geste. Une perturbation dans le flux de sa propre angoisse.
Elle a sorti de leur étui usé la vieille paire de lunettes. Monture en écaille, verres légèrement rayés. Elles avaient appartenu à son grand-père, un homme qui semblait traverser l’existence avec une chance insolente. Les porter, c’était comme enfiler une seconde peau, une armure de confiance. Elle les a chaussées. Le monde est devenu un peu plus doux, les contours moins agressifs. Le podcasteur continuait son laïus. La pluie martelait les pavés. Le silence était tenu à distance. Pour l’instant.
Une heure plus tard, le jeune touriste est parti, laissant derrière lui une assiette vide et une tasse propre. En passant la porte, il a tenu celle-ci ouverte pour une femme âgée qui peinait avec son parapluie et un sac de courses. Un échange de sourires. Une chaîne invisible. Bérénice a suivi la scène distraitement, ses doigts traçant le contour des lunettes sur son nez.
Elle pensait à son grand-père. On disait qu’il avait tout oublié de la guerre, des privations. Qu’il avait simplement « tourné la page ». Bérénice, elle, était incapable de tourner la moindre page. Les souvenirs collaient à elle comme de la suie. Oublier. Était-ce la seule voie ? Fallait-il amputer une partie de soi pour que le reste puisse continuer à marcher ?
Un éclair plus violent que les autres a zébré le ciel, suivi d’une détonation si proche que les murs ont semblé vibrer. Et puis, plus rien.
Le noir total.
La musique du café s’est tue. Le sifflement de la machine à expresso s’est éteint. Le podcasteur dans ses oreilles s’est évaporé.
Le silence.
Un silence absolu, abyssal, seulement perforé par le crépitement de la pluie.
Une panique froide a saisi Bérénice. Sa respiration s’est bloquée. Le vide qu’elle passait ses journées à combler venait de l’engloutir. Ses mains ont tremblé. Dans un geste maladroit pour attraper son téléphone, son coude a heurté la table. Les lunettes de son grand-père ont glissé de son nez. Elle a entendu le bruit sec et cristallin d’un verre qui se brise sur le carrelage.
Non. Pas ça. Pas maintenant.
Le bruit lui a paru plus assourdissant que le tonnerre. Son ancre. Son porte-bonheur. Brisée. Dans le noir.
« Všechno v pořádku ? Tout va bien ? »
Une petite lueur a dansé devant elle. C’était la serveuse aux cheveux d’argent. La femme âgée que le touriste avait aidée. Elle tenait une bougie dont la flamme projetait des ombres mouvantes sur son visage doux. Elle s’est penchée et a ramassé les morceaux de la monture, le verre éclaté.
« Oh… Je suis désolée pour vous. »
Bérénice n’a pas pu répondre. Un sanglot était coincé dans sa gorge. La perte de cet objet anodin la dévastait plus que la panne de courant, plus que le silence. C’était la dernière digue qui venait de céder.
La vieille femme a posé la bougie sur la table. Elle n’a rien dit de plus sur les lunettes.
« Le silence fait peur, n’est-ce pas ? » a-t-elle murmuré, comme si elle lisait en Bérénice. « On dirait qu’il va tout dévorer. Mais ce n’est pas le vide. C’est juste une pièce qui attend. »
Elle a posé devant Bérénice une tasse fumante. Une infusion. L’odeur de la camomille et du tilleul a empli l’espace.
« Mon mari disait toujours que les souvenirs ne sont pas des fantômes pour nous hanter. Ce sont des fondations. On ne peut pas construire une maison solide en prétendant qu’il n’y a rien en dessous. »
Elle a laissé Bérénice avec la bougie et le thé. Dehors, la pluie commençait à se calmer. Le silence dans le café n’était plus hostile. Il était peuplé par la petite flamme qui dansait, par l’arôme de l’infusion, par le rythme apaisé de sa propre respiration. Pour la première fois depuis des années, Bérénice n’a pas cherché à le fuir. Elle a écouté. Elle a entendu le goutte-à-goutte de l’eau sur le rebord de la fenêtre, le murmure des autres clients dans le noir, le battement de son propre cœur.
Elle a regardé les débris des lunettes sur la table. Ce n’était pas de la chance qu’elles contenaient, mais une idée. L’idée fausse qu’il fallait se délester du passé pour avoir le droit à un avenir.
Lentement, les lumières de la rue se sont rallumées, projetant des rectangles pâles sur le sol. Puis celles du café ont clignoté avant de se stabiliser. Le bruit est revenu, familier. Mais il n’avait plus la même urgence.
Bérénice a laissé les lunettes cassées sur la table, à côté d’un billet pour payer son thé. En sortant, l’air de Prague était lavé, frais. Les pavés brillaient comme un miroir sombre. Elle n’a pas mis son casque. Elle a marché, écoutant le son de ses pas dans la nuit qui s’achevait. Le silence n’avait pas disparu. Il était là, sous les bruits de la ville qui se réveillait. Et pour la première fois, il ressemblait à une promesse.
