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Pardon. Le mot tournait en boucle dans sa tête, un disque rayé qui précédait chacun de ses pas. Pardon d’être en retard. Pardon de vous faire attendre. Pardon d’exister, peut-être. Omar accéléra, son sac à dos battant un rythme anxieux contre ses omoplates. L’air de Sydney, habituellement si vif et salé près du port, semblait lourd, chargé de la touffeur de fin d’après-midi et des gaz d’échappement.
Elle avait donné rendez-vous à Leo au pied de la tour de l’horloge de la gare de Central, un point de repère trop évident, trop exposé. C’était une erreur. Pardon. Une exploratrice d’épaves urbaines digne de ce nom aurait choisi un café anonyme, une ruelle oubliée. Mais elle avait paniqué en fixant les détails sur le forum. Leo, lui, semblait si confiant, ses photos des souterrains de St James et des entrepôts de Glebe respiraient une aisance qu’elle ne connaissait pas.
Elle arriva, essoufflée, le cœur tambourinant plus fort que la panique. Personne. Dix-sept heures dix. Dix minutes de retard. Bien sûr qu’il était parti. Qui attendrait une inconnue maladroite et trop polie ? Elle sortit son téléphone, les doigts tremblants.
Omar : Désolée, désolée, désolée. J’ai eu un imprévu. Je suis là. Je comprends si tu es parti. Pardon encore.
Elle rangea le téléphone sans attendre de réponse, la honte lui montant aux joues. La chute. Toujours la même. La déception qu’elle lisait sur le visage des autres, une anticipation si profondément ancrée qu’elle la provoquait elle-même.
Puisque tout était gâché, autant ne pas perdre complètement son temps. Longeant les quais principaux, elle se glissa derrière une palissade de chantier mal fixée. Le monde du bruit et des annonces ferroviaires s’estompa. Ici, seul le silence régnait, épais et poussiéreux. C’était une ancienne annexe de tri postal, abandonnée depuis des décennies. La lumière, filtrée par des verrières encrassées, tombait en faisceaux obliques, dorés et granuleux, transformant les particules de poussière en une galaxie suspendue. L’endroit sentait le béton froid, le papier moisi et le temps arrêté. Une cathédrale de l’oubli.
C’était son véritable élément. Loin des regards qui jugeaient, dans ces lieux qui ne demandaient rien, pas même une excuse. Elle laissa son sac glisser au sol avec un bruit sourd. Ses pas résonnaient doucement sur les dalles de ciment. Des casiers de tri éventrés gisaient comme des squelettes de métal. Une solitude parfaite, poignante.
Ses doigts se resserrèrent sur l’objet qu’elle gardait toujours dans la poche latérale de son sac. Un dictaphone à cassette en plastique gris, usé aux angles, datant d’une époque où les téléphones ne faisaient que téléphoner. Il ne contenait aucune cassette, aucune voix enregistrée. Il n’en avait jamais eu besoin.
Son père l’avait acheté dans une brocante pour une poignée de dollars. Il ne s’en servait pas pour dicter des mémos, mais comme d’un accessoire. Les samedis matins, dans la lumière du salon, il mettait un vinyle de soul, attrapait le dictaphone comme un micro de scène et chantait à tue-tête en l’attrapant par la main pour la faire tourner. L’objet n’était pas un réceptacle de souvenirs, mais le détonateur d’une sensation : celle de la joie brute, de la permission de ne pas être parfaite, du droit de danser sans raison dans un salon baigné de soleil.
Avant la chute. Avant que la musique ne s’arrête pour de bon.
Omar le sortit. Le plastique était chaud du contact de sa main. Par réflexe, elle pressa le bouton « Play ». Le petit moteur électrique émit un faible whirrrr, un son mécanique et familier. Pas de musique. Juste ce ronronnement. Elle ferma les yeux. Les faisceaux sépia à travers ses paupières, le ronronnement dans sa paume, l’odeur de poussière… et soudain, une autre odeur, fantôme : le café du samedi matin et l’eau de Cologne de son père. La sensation de sa grande main chaude autour de la sienne. L’envie irrépressible de bouger.
Elle fit un timide pas de côté. Puis un autre. Ses pieds, d’abord hésitants sur le sol jonché de débris, trouvèrent un petit espace clair. Elle pivota lentement, le dictaphone serré contre sa poitrine. Ce n’était pas une danse, juste un balancement. Un murmure de mouvement dans le silence assourdissant. Une reconstruction minuscule, invisible, au cœur d’une ruine. Pour la première fois depuis des années, elle ne pensait pas à s’excuser d’occuper l’espace. Elle l’habitait.
Son téléphone vibra dans sa poche. Elle s’arrêta net, le sortilège rompu. Le retour brutal à la réalité, à l’échec. C’était sûrement Leo, un message bref et agacé. Elle déverrouilla l’écran, prête à encaisser.
Leo : Aucun souci ! C’est moi le fautif, je me suis planté de tour d’horloge, il y en a deux… Je suis de l’autre côté de la salle de tri, je te vois à travers une vieille grille. J’allais crier mais… tu dansais ?
Omar leva les yeux. De l’autre côté de la vaste salle, derrière un treillis métallique rouillé qu’elle n’avait pas remarqué, une silhouette se tenait dans un rai de lumière identique au sien. Il ne pouvait pas voir son visage en détail, juste sa forme se mouvant dans la pénombre dorée. Il ne pouvait pas voir la faille, les excuses, la peur. Il n’avait vu que la danse.
Un sourire lent, fragile et véritable, étira ses lèvres. Elle sentit une légèreté inattendue dans sa poitrine. Le quiproquo n’était pas sa faute, mais une erreur partagée qui avait, par un hasard miraculeux, révélé une vérité plutôt qu’un mensonge.
Elle commença à taper une réponse, effaça “Désolée pour ça”, et écrivit simplement :
Omar : Trouve un moyen de passer. La musique est bonne ici.
Elle n’avait pas besoin de s’excuser. Pas cette fois. Le petit moteur du dictaphone ronronnait toujours doucement dans sa main, comme une promesse.
