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Cinquante-sept, cinquante-huit. Chaque dalle de béton fissuré était une victoire sur le chaos. Le vent du quai de la gare de Zima lacérait la peau à travers les trois couches de vêtements. Il avait un goût de fer et de distance, charriant des flocons durs comme du verre pilé. Victoire serra les poings dans ses poches, le menton rentré dans son écharpe, et continua son arpentage anxieux. Quatre-vingt-douze, quatre-vingt-treize. D’un bout à l’autre du quai désert. L’aller-retour parfait.

Le Transsibérien n’était encore qu’une vibration lointaine, un grondement sourd dans les entrailles de la terre gelée. À côté d’elle, un vieil homme, le visage buriné comme une carte topographique, attendait aussi. Il ne bougeait pas, semblant faire corps avec le banc rongé par le givre. Quand Victoire passa devant lui pour la septième fois (six cent quarante-quatre pas), il tendit une main gantée.

Dans la paume de cuir usé reposait une petite boussole en laiton.

« Pour la route, » dit-il dans un russe rocailleux, son haleine se figeant en un petit nuage.

Victoire s’arrêta net, son décompte mental brisé. Elle secoua la tête, poliment. Le vieil homme insista d’un hochement de tête, son sourire édenté se perdant dans une barbe blanche de givre. Par pure lassitude, pour ne pas briser la géométrie silencieuse de l’instant, elle la prit. L’objet était froid, lourd. Elle le glissa dans sa poche et le train arriva, monstre d’acier hurlant dans le blizzard. Mille trois cent douze pas pour monter à bord.

Le wagon-restaurant était une bulle de chaleur ambrée, une anomalie dans cette blessure blanche qui défilait par la fenêtre. La taïga n’était qu’une succession de spectres noirs et blancs, un paysage qui refusait toute mesure. Assise seule, un verre de thé fumant entre les mains, Victoire sortit la boussole.

Elle la posa sur la nappe immaculée. L’aiguille rouge trembla, hésita, puis se cala paresseusement vers le sud-est. Elle tapota le verre. L’aiguille frémit et revint à sa position erratique. Un sourire triste étira les lèvres de Victoire.

« Ça ne sert à rien, papa. »
La voix de ses vingt ans résonna dans le cliquetis du train. Elle se revoyait dans le garage, l’odeur de sciure et d’huile de lin. Son père, les mains calleuses, tenait cet objet même.
« Pas pour trouver le Nord, Victoire. Pour se souvenir qu’il y en a d’autres. »
Elle, la jeune biologiste marine pour qui les courants, les migrations et les champs magnétiques étaient des absolus, avait ri de ce qu’elle prenait pour de la sensiblerie. La dispute avait été stupide, glaciale, et jamais vraiment réparée. Il était parti en mer six mois plus tard, et le seul nord qu’il avait trouvé était celui des fonds marins.

Victoire caressa le laiton froid. Cet objet inutile était la dernière conversation qu’ils n’avaient jamais terminée. Un legs absurde, apparu sur un quai perdu au milieu de nulle part.

Une secousse plus forte du train fit glisser une boîte de crayons de couleur de la table voisine. Une petite fille d’environ six ans, qui dessinait des maisons avec des soleils disproportionnés, laissa échapper un petit cri de détresse. Son crayon bleu avait roulé sous la banquette. Sa mère, le regard las, soupira.

Victoire sentit la montée familière de l’anxiété. Ne pas bouger. Compter les vibrations du rail. Un, deux, trois… Mais le visage de l’enfant, au bord des larmes pour un simple crayon, brisa le rythme.

Elle se leva. Vingt-deux pas jusqu’à la table de l’enfant. Elle se pencha, récupéra le crayon et le lui tendit. La petite fille, qui s’appelait Anya, la remercia d’une voix fluette. Victoire aurait dû retourner à sa place, reprendre le fil de ses pensées, le décompte de sa solitude.

Au lieu de ça, elle posa la boussole sur la table d’Anya.
« Regarde, » murmura-t-elle.
Les yeux de l’enfant s’écarquillèrent devant l’objet en laiton. Victoire fit tourner la boussole. L’aiguille dansa, têtue, refusant d’obéir à la logique du monde.
« Elle est cassée ? » demanda Anya.
« Non, » dit Victoire, et pour la première fois de la journée, un vrai sourire éclaira son visage. « Elle ne montre pas le Nord. Elle montre… autre chose. Un secret. »

Anya la regarda, fascinée. La mère adressa à Victoire un regard de pure gratitude. Dix minutes plus tard, à la gare d’Irkoutsk, la mère et la fille se préparaient à descendre. Alors que Victoire retournait à sa place, Anya courut vers elle et lui serra la main. Dans sa paume, la petite fille laissa un de ses dessins : une maison biscornue sous un immense soleil bleu.

Victoire resta debout, le dessin en main, tandis que la famille descendait sur le quai. Juste avant que la porte ne se ferme, elle se ravisa. Elle se pencha et rattrapa la mère.
« Tenez. »
Elle lui mit la boussole dans la main. « Pour la route. »
La mère la regarda, surprise, puis son visage s’illumina d’un sourire qui, lui, valait tous les Nords du monde. Elle hocha la tête et serra l’objet dans sa main.

Le train s’ébranla. Victoire resta près de la fenêtre, regardant le quai s’éloigner. Elle sentit ses pieds ancrés au sol, une envie primitive de mesurer la distance qui la séparait désormais de cet objet. Elle fit un pas en arrière.

Un.

Puis elle s’arrêta.

Elle déplia le dessin de la petite fille. Le soleil était d’un bleu impossible, vibrant. Dehors, la Sibérie défilait, infinie et indomptable. Le vent avait le goût du départ, et pour la première fois depuis des années, elle n’essaya pas de le mesurer.