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La pluie n’était pas prévue. Un crépitement d’aiguilles invisibles sur le toit de la voiture. Félix coupa le moteur. Le silence qui suivit fut lourd, mangé par le sifflement du vent dans les herbes hautes et le murmure lointain de la ville en contrebas. Un halo fuchsia et cyan pulsait à l’horizon, l’hémorragie lumineuse de la civilisation endormie qu’il venait de survoler trois heures plus tôt.

Il était sorti du cockpit avec cette vibration sourde dans les os, celle qui suivait toujours l’atterrissage. Le rush maîtrisé du Boeing plaqué sur le tarmac, les milliers de vies entre ses mains, puis le calme plat de l’hôtel. L’insomnie. Encore. Alors il avait pris la voiture, comme toujours. Conduire vite, trop vite, sur les départementales sinueuses jusqu’à cette colline, son observatoire personnel du vide. Il chassait une fatigue qui ne venait jamais, un vertige qui pourrait enfin éteindre le bruit dans sa tête.

Une fine bruine s’infiltrait par la fenêtre entrouverte, apportant l’odeur de l’asphalte mouillé et de la terre. Félix serra le volant. Ses doigts effleurèrent la chaîne autour de son cou, trouvèrent le poids familier du médaillon. Froid, lisse. Un gramme de terre calcinée scellé à l’intérieur. Tout ce qui restait.

La faim était là. Pas celle de l’estomac, mais une faim d’altitude, de risque, de chute contrôlée. Il aurait voulu être là-haut, dans le noir absolu, traversant une poche de turbulence qui secouerait les passagers et ferait monter l’adrénaline dans ses propres veines. Ici, au sol, il n’était qu’un homme incapable de trouver le sommeil, échoué entre deux ciels.

Une lumière vacilla sur sa droite. Un simple point blanc, incongru dans la nuit. Le flash d’un téléphone. Une silhouette se dessinait près du vieux chêne battu par les vents, à une cinquantaine de mètres. Sa première réaction fut une pointe d’agacement. C’était son sanctuaire. Son lieu de néant. La présence d’un autre était une intrusion.

Il resta dans la voiture, simple spectateur. La silhouette ne bougeait pas. Un autre insomniaque ? Un adolescent en crise ? La pluie redoubla, tapotant avec plus d’insistance sur la carrosserie. Félix soupira. Il n’était pas un héros. Il n’était même pas particulièrement sociable. Mais l’idée de laisser quelqu’un sous l’averse, tandis qu’il était à l’abri, produisit une dissonance désagréable. Contre son gré, il ouvrit la portière.

Le vent le gifla, froid et humide. L’herbe détrempée s’agrippait à ses chevilles.

« Ça va ? » lança-t-il, sa voix plus rauque que prévu.

La silhouette sursauta. Une jeune femme, peut-être vingt-cinq ans, le visage éclairé par l’écran de son téléphone. Elle avait des écouteurs, qu’elle retira prestement.
« Oh ! Pardon, je ne vous avais pas entendu arriver. »
« Le moteur était coupé. Vous n’avez pas froid ? »
« Un peu », admit-elle avec un sourire timide. « Ma voiture a décidé de faire une sieste un peu plus bas. J’attendais la dépanneuse, mais le réseau est capricieux. »

Elle désigna la route en contrebas d’un geste vague. Félix ne répondit rien. Il observa le panorama. Les veines de néon de la ville semblaient respirer lentement sous le ciel d’encre. Il sentit le métal du médaillon contre sa peau. Froid. Toujours si froid. Il aurait dû repartir, la laisser à son attente. Cet échange anodin ne faisait qu’émousser le tranchant de la solitude qu’il était venu chercher.

« Tenez, » dit-elle soudain. Elle dévissait le bouchon d’un thermos en inox. Une volute de vapeur s’éleva dans la nuit. « C’est du thé au gingembre. Ça réchauffe. »

Félix la regarda, surpris. Le bouchon du thermos servait de tasse. Elle le lui tendait, un simple geste de partage dans l’immensité sombre et pluvieuse. Il hésita. Accepter, c’était créer un lien, même ténu. C’était laisser entrer un peu de chaleur dans son désert personnel. Son instinct lui hurlait de refuser, de préserver cette carapace qu’il avait mis des années à polir.

Mais ses doigts étaient gourds de froid. Et l’odeur épicée du gingembre flottait jusqu’à lui, une promesse simple et réconfortante. Il prit la tasse. La chaleur du plastique se propagea instantanément dans sa paume, puis dans tout son bras. C’était un choc. Une sensation presque oubliée.

« Merci, » murmura-t-il.

Il but une gorgée. Le liquide brûlant descendit dans sa gorge, chassant le froid. Ce n’était pas l’explosion d’adrénaline d’une quasi-collision ou la pression des G à la montée. C’était une chaleur douce, lente, qui se diffusait depuis son centre.

« C’est beau, d’ici, » dit-elle en reportant son regard vers la ville. « On dirait une galaxie tombée sur la terre. »

Félix suivit son regard. Il avait vu cette scène des centaines de fois. Pour lui, ce n’était qu’un décor, le fond d’écran de son vide intérieur. Mais à travers les yeux de cette inconnue, les lumières semblaient moins froides, moins distantes. Elles n’étaient plus seulement le symbole de ce monde auquel il n’arrivait pas à se connecter. Elles étaient des fenêtres, des vies, des milliers de thermos de thé partagés ou non.

Il sentit le poids du médaillon. Pour la première fois depuis longtemps, il ne l’associa pas seulement à la fumée, aux sirènes et à la perte. Il pensa à la terre qu’il contenait. La terre sur laquelle on peut bâtir. La terre d’où les choses peuvent pousser.

« Oui, » répondit-il enfin. « C’est beau. »

Ils restèrent silencieux un long moment, buvant le thé à tour de rôle, unis par le simple fait d’être là, deux points de chaleur sous un ciel immense et indifférent. Quand les phares jaunes de la dépanneuse apparurent enfin au loin, ce fut presque une déception.

Elle lui rendit son thermos. « Merci pour la compagnie. »
« Merci pour le thé. »

Il la regarda descendre, sa silhouette disparaissant dans la lumière des gyrophares. Puis il se retrouva de nouveau seul. Mais le silence n’était plus le même. Le vide n’était plus une absence, mais un espace. Une quiétude. La pluie avait cessé. Les étoiles perçaient timidement à travers les nuages en lambeaux.

Félix ne remonta pas tout de suite dans sa voiture. Il resta debout, face à la ville scintillante, la tasse encore tiède dans sa main. Il n’avait plus envie de conduire vite. Il n’avait plus faim de chute. Le vertige qu’il avait toujours cherché dans le mouvement et le danger, il venait de le ressentir, immobile. Un vertige statique, profond et apaisant.

Il porta la main à son cou, mais ne toucha pas le médaillon. Il regarda plutôt le ciel, ce ciel qu’il connaissait par cœur mais qu’il voyait ce soir pour la première fois. Et pour la première fois depuis des années, Félix sentit le poids de ses paupières s’alourdir, non pas d’épuisement, mais d’une promesse fragile de repos.