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Barnabé n’était pas un fantôme comme les autres. Au lieu du classique drap blanc effrayant, il portait une vieille housse de couette à fleurs pastel qui traînait lamentablement sur le sol. Mais surtout, Barnabé avait une trouille bleue, verte et rouge du noir. Pour se rassurer, il portait en permanence une ceinture de bricoleur alourdie par une douzaine de lampes de poche multicolores qui cliquetait à chacun de ses pas.
Ce soir-là, tout en haut du Grand Phare des Veilleuses, un édifice circulaire qui embaumait le métal rouillé et le caramel salé, Barnabé tentait une expérience audacieuse. Il voulait fabriquer la Lanterne-Anti-Trouille-Définitive. Penché au-dessus de la gigantesque cuve en verre qui alimentait toutes les ampoules du royaume, il déboucha avec les dents une fiole d’élixir d’étoiles. Ce liquide magique, qui crépitait avec un fort goût de limonade pétillante sur la langue, devait rendre le phare mille fois plus brillant.
Mais Barnabé trébucha sur l’ourlet de son drap floral. Ses bras moulinèrent dans le vide, et plouf ! La fiole entière plongea dans le réservoir.
Un silence lourd s’installa. Puis, la cuve se mit à bouillonner avec un bruit de lessiveuse enrhumée. BLOP. BLOP. POUF !
Toutes les énormes ampoules magiques du phare éclatèrent dans un joyeux nuage de fumée rose. À leur place, des centaines de créatures rebondissantes jaillirent. Barnabé écarquilla les yeux sous son drap : c’étaient des grenouilles ! Des grenouilles jaune fluo, rose fuchsia et vert néon, qui éclairaient la pièce comme une boule à facettes frénétique.
— Quel est le comble pour un fantôme ? hurla une grenouille rose en faisant un salto arrière parfait.
— Être dans de beaux draps ! répondit une verte avant d’éclater d’un rire si perçant qu’il fit trembler les vitres.
En moins d’une minute, les amphibiens fluorescents s’éparpillèrent dans les escaliers en racontant des blagues absurdes. C’était la catastrophe. L’heure du coucher approchait à grands pas. Sans le faisceau du phare, les enfants du royaume allaient se retrouver dans l’obscurité totale, et Barnabé aussi ! Sa ceinture de lampes ne suffirait jamais.
— Oh, quelle charmante cacophonie émeraude !
Barnabé sursauta. Suspendue la tête en bas à une poutre, une chauve-souris l’observait. C’était Ursule, la poétesse résidente du phare. Elle portait d’étranges chaussons-escargots, de vrais mollusques très paresseux qui l’empêchaient de glisser sur les murs humides.
— Ursule, c’est affreux ! gémit le petit fantôme en s’emmêlant dans ses marguerites pastel. J’ai cassé le phare ! Il faut faire remonter ces grenouilles avant la nuit, sinon les cauchemars vont envahir le royaume !
— L’amphibien est farceur, mais son ventre est rieur, déclama Ursule en se balançant doucement. Si tu veux qu’une grenouille grimpe au sommet, ne la chasse pas, chatouille-la avec un sonnet !
L’idée était farfelue, mais Barnabé n’avait pas le choix. Les grenouilles adoraient rire ? Eh bien, ils allaient leur offrir le plus grand spectacle comique de l’histoire !
Le duo descendit en trombe — enfin, Ursule descendit au rythme baveux de ses chaussons-escargots, ce qui prit un certain temps. Arrivés en bas, Barnabé alluma toutes ses lampes de poche en mode stroboscope pour braquer les projecteurs sur l’escalier en colimaçon.
— Mesdames et messieurs les batraciens ! annonça-t-il dans un mégaphone improvisé avec un vieux tuyau. Place au grand concert de chatouilles !
Ursule prit une grande inspiration et se mit à déclamer des poèmes si loufoques sur des chaussettes trouées et des navets qui voulaient devenir danseurs étoiles, que les mots eux-mêmes semblaient vibrer. Barnabé, de son côté, agitait les pans de son drap à fleurs en rythme pour créer des bourrasques d’air frais qui venaient chatouiller le bidon des grenouilles fluo.
L’effet fut immédiat. Les grenouilles se mirent à glousser, puis à pouffer. Attirées par les chatouilles invisibles du vent et les rimes absurdes, elles commencèrent à rebondir sur les marches, boing, boing, boing, remontant l’escalier à la queue leu leu.
Barnabé et Ursule reculèrent marche après marche, continuant leur spectacle jusqu’au sommet de la tour. Mortes de rire, les grenouilles sautèrent d’elles-mêmes à l’intérieur de la grande cuve en verre pour ne pas rater la fin du poème. Barnabé referma le couvercle d’un coup sec.
Au même instant, le soleil disparut sous l’horizon. La machinerie du phare s’enclencha dans un grincement sonore. Mais au lieu du traditionnel rayon de lumière blanche, le phare projeta un véritable feu d’artifice tourbillonnant de grenouilles comédiennes. Le ciel nocturne fut illuminé par des faisceaux multicolores palpitants, accompagnés d’un écho lointain de blagues de cour de récréation.
Les cauchemars, qui détestaient par-dessus tout l’humour et le stand-up, fuirent le royaume à toute vitesse, terrorisés par ces éclats de rire cosmiques.
Barnabé sourit, soulagé. Il avait vaincu le noir d’une façon bien plus spectaculaire qu’il ne l’avait imaginé. Il y avait juste un petit détail imprévu : s’il n’avait plus peur de l’obscurité, il allait désormais devoir dormir avec des bouchons d’oreilles. Car entendre des devinettes sur les navets toute la nuit, c’était tout de même un peu fatigant.

