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Coralie n’était pas une sirène comme les autres. Alors que ses sœurs adoraient faire des pirouettes dans les courants marins et se coiffer avec des algues soyeuses, Coralie, elle, préférait la frontière entre les deux mondes. Assise sur un rocher, là où les vagues venaient mourir en une douce écume, elle passait ses journées à collectionner des trésors terrestres. Ses cheveux couleur sable étaient ornés de guirlandes de coquillages polis par le ressac, et ses écailles irisées brillaient davantage sous le soleil que sous l’eau. Pour tout vous dire, Coralie avait un secret un peu bizarre pour une sirène : elle détestait l’eau salée. Ça lui piquait les yeux et ça donnait un goût trop fort à ses biscuits d’algues.
Un après-midi, alors qu’elle tentait d’apprendre à un crabe à faire des châteaux de sable, une lueur fusa à ses côtés. C’était Lumina, une étoile de mer si étincelante qu’on aurait dit qu’elle avait avalé une poignée de diamants.
« Coralie ! Catastrophe ! Tragédie ! Calamité ! » lança Lumina en tourbillonnant sur elle-même.
« Oh, salut Lumina. Tu as encore perdu une de tes pointes ? » demanda Coralie en ajustant un coquillage sur la tour de son château.
« Pire ! Bien pire ! Le Puits des Mille Histoires s’assèche ! »
Coralie laissa tomber son coquillage. Le Puits des Mille Histoires était la source de tous les rêves du monde sous-marin. C’était de là que naissaient les contes de baleines voyageuses et les légendes de trésors gardés par des poulpes géants.
« Il a une odeur de poussière de corail sec, poursuivit Lumina, paniquée. Les poissons-clowns ne racontent même plus de blagues ! Les rêves deviennent tout gris et ennuyeux ! »
Coralie sentit son cœur de sirène se serrer. Mais l’idée de plonger dans les profondeurs salées lui donna la chair de poule. « Je… je ne peux pas, Lumina. Tu sais bien que l’eau de mer me fait éternuer des bulles pendant des heures. »
Lumina soupira, ses paillettes tremblotant de déception. C’est alors qu’elle sortit de son sac en algues un magnifique coquillage en spirale : le Conque à Souvenirs. « Écoute-le », murmura-t-elle.
Coralie porta la conque à son oreille. Au lieu du bruit de l’océan, elle entendit le murmure des anémones, vit le ballet silencieux des méduses luminescentes et sentit la caresse des jardins de coraux qu’elle avait fuis depuis si longtemps. La beauté des profondeurs, qu’elle avait oubliée, l’envahit. Elle devait faire quelque chose.
Rassemblant tout son courage, Coralie se laissa glisser dans l’eau. Le sel la picota, comme d’habitude. Un frisson glacé parcourut sa queue. La peur lui noua la gorge. Elle ferma les yeux, prête à remonter. Mais le son de ses colliers de coquillages, s’entrechoquant doucement dans le courant, lui rappela ses trésors de la plage. Pour se calmer, elle se mit à fredonner une petite chanson terrestre qu’un enfant avait laissée sur le sable.
Et là, une chose magique se produisit. Sa voix de sirène, pure et claire, se mêla au cliquetis cristallin de ses coquillages. Ce n’était ni un chant de la mer, ni une mélodie de la terre. C’était les deux à la fois. Une symphonie nouvelle, qui avait le goût de caramel salé et l’odeur de la brise marine. Sa peur se transforma en une note puissante et joyeuse.
Guidée par Lumina, elle arriva devant le Puits. Il était terne et silencieux. Coralie prit une grande inspiration et chanta. Son chant des Deux Mondes emplit le silence. Le Puits se mit à gargouiller de joie, puis à déborder. Des bulles d’histoires neuves s’en échappèrent par milliers, éclatant dans tout l’océan. Elles racontaient l’aventure d’un crabe qui voulait devenir jardinier, le secret d’un phare qui rêvait de voyager, ou encore l’histoire d’une étoile de mer qui parlait trop vite.
Le monde des rêves était sauvé, plus riche et plus fou qu’avant. Coralie, la petite sirène qui redoutait l’océan, devint la fière “Sirène Conteuse des Deux Mondes”. Elle continua bien sûr à aimer la plage et ses galets, mais désormais, elle plongeait chaque jour pour partager ses nouvelles histoires. Et pour les jours où le sel la démangeait un peu trop, elle gardait toujours, accroché à sa ceinture, un tout petit seau rempli de sa précieuse eau douce.

