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Dans la Cité des Couleurs, tout sentait la cire chaude et le papier neuf. Les immeubles étaient des tubes de gouache géants et les rivières scintillaient comme de l’encre pailletée. Au cœur de la ville, un petit crayon jaune nommé Crayonnet faisait la mine.
— Encore un soleil ! se plaignit-il en tapotant sa pointe parfaitement taillée sur la table. Rond. Jaune. Souriant. Pffft ! C’est d’un ennui !
Crayonnet rêvait d’autre chose. Il voulait dessiner des montagnes d’or massif, des fleuves de limonade pétillante, des lions à la crinière électrique ! Mais non. En tant que crayon jaune officiel, son unique mission était de dessiner, chaque matin, le soleil sur la Grande Page Céleste.
Ce jour-là, pourtant, quelque chose clochait. Les rouges des camions de pompiers semblaient fatigués, les bleus des lacs étaient maussades. Le Grand Cadran Solaire, qui distribuait la lumière et l’inspiration à toute la Cité, pâlissait dangereusement. Sa grande aiguille d’ombre était devenue floue et grise. Le maire, un stylo-plume très important à l’encre bleu nuit, décréta l’état d’urgence : « Il nous faut un Soleil d’Or Authentique ! Un soleil dessiné avec une joie pure et véritable pour recharger notre Cadran ! »
Tous les regards se tournèrent vers Crayonnet. Il se sentit tout chose. De la joie ? Pour dessiner un énième rond jaune ? Impossible. Il bouda dans son coin, essayant de gribouiller un éclair grognon.
C’est alors qu’une petite chose rose et rebondie atterrit à côté de lui avec un boing caoutchouteux.
— Beurk ! Quel trait ennuyeux ! lança une voix guillerette.
C’était Gommette, une gomme espiègle connue dans toute la Cité.
— Laisse mon éclair tranquille ! rétorqua Crayonnet. Il est fâché, pas ennuyeux.
Gommette plissa les yeux.
— Ah, tu as raison. Je ne peux pas l’effacer. Moi, tu vois, je n’efface que les dessins qui manquent d’imagination. Les ronds parfaits, les lignes trop droites… Ton soleil de ce matin, par exemple, je l’ai effacé en deux secondes !
Crayonnet en resta bouche bée.
— Tu crois que le jaune n’est bon qu’à faire des soleils ? Viens avec moi, petit râleur ! dit Gommette en le tirant par la virole de métal.
Elle l’entraîna dans une course folle à travers la Cité qui devenait de plus en plus grise. Elle lui montra le jaune crémeux d’une banane dessinée sur l’étal d’un marchand, qui sentait presque le sucre. Elle lui fit écouter le ZING d’un éclair de rire, tracé par un feutre comique, qui avait le goût d’un bonbon qui pique. Ils virent le jaune doré des pièces dans le coffre d’un pirate, le jaune tendre d’un poussin duveteux, et même le jaune presque transparent d’une goutte de miel qui dégoulinait d’un pot.
La Cité, pendant ce temps, avait perdu presque toutes ses couleurs. Le monde avait l’air d’un vieux dessin oublié au fond d’un tiroir. Crayonnet vit une petite craie rose essayer de dessiner une fleur, mais seule une forme grisâtre apparut sur le sol. Son cœur de cire se serra. Il comprit. La joie ne venait pas de ce qu’on dessinait, mais de toute l’imagination qu’on cachait à l’intérieur.
— Je dois le faire, murmura-t-il.
Il courut jusqu’à la Grande Page Céleste, désormais d’un gris morne. Il ferma les yeux, inspira une grande bouffée d’air qui sentait la poussière et le regret, et se lança.
Mais ce ne fut pas un simple rond jaune. Son soleil avait un cœur de poussin duveteux. Ses rayons n’étaient pas des traits droits, non ! L’un était une banane courbée, un autre zigzaguait comme un éclair de rire, un troisième scintillait comme une rivière de limonade, et un dernier tourbillonnait comme une crinière de lion. Il dessinait avec un crissement joyeux, libérant toutes les beautés jaunes qu’il avait découvertes.
Le Soleil Merveilleux explosa de lumière, inondant la Cité d’une chaleur nouvelle. Les couleurs revinrent, plus vives, plus pétillantes que jamais. Et le Grand Cadran Solaire, surchargé de cette énergie folle, projeta une ombre qui n’était plus grise… mais un arc-en-ciel dansant et changeant !
Crayonnet, le petit crayon qui détestait les soleils, devint le maître acclamé des levers de jour aux nuages en sucre d’orge et aux ombres multicolores. Il avait sauvé son monde, non pas en obéissant, mais en étant merveilleusement, brillamment lui-même.
