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Gaston n’était pas un yéti effrayant, loin de là. Avec son épais pelage blanc qui ressemblait à s’y méprendre à de la crème Chantilly, ses immenses lunettes rondes qui lui mangeaient la moitié du visage, et ses deux aiguilles à tricoter magiques toujours coincées derrière les oreilles, il avait plutôt l’air d’un gros chamallow myope. Son plus grand drame dans la vie ? Il était incroyablement frileux. Dès que la température passait sous les vingt degrés, ses dents claquaient avec un bruit de castagnettes en folie.
Cette nuit-là, Gaston s’était installé sur le toit plat de la Fabrique des Arcs-en-Ciel, un immense bâtiment industriel qui dégageait une délicieuse odeur de barbe à papa électrique et d’ozone pétillant. Pour se réchauffer les pattes, le petit yéti avait décidé de se tricoter un pull-over géant.
Clic, clac, clic, clac. Ses aiguilles filaient à une vitesse vertigineuse. Tellement vite qu’il ne regardait même plus son ouvrage, l’esprit perdu dans des pensées de chocolat chaud. En tâtonnant pour attraper sa pelote de laine jaune, sa grosse patte duveteuse agrippa par mégarde le Grand Ruban de Lumière, le tuyau d’énergie pure qui alimentait toute la Fabrique ! Sans s’en apercevoir, Gaston tricota le rayon concentré de l’arc-en-ciel directement dans les mailles de son vêtement.
Soudain, un énorme SLURP cosmique fit vibrer l’air. Le ciel entier venait d’être aspiré dans le tricot ! La voûte céleste, d’habitude si scintillante, devint instantanément d’un gris terne et poisseux. L’air prit soudain un méchant goût de vieux carton mouillé et de chou-fleur bouilli.
— Oh, sapristi de boulette intergalactique ! s’écria Gaston en remontant ses lunettes sur son nez.
Son pull inachevé brillait désormais d’une lumière aveuglante sur ses genoux, mais au-dessus de lui, le ciel ressemblait à un vieux trottoir sale. Si les enfants du monde entier se réveillaient sous ce plafond couleur jus de chaussette, leurs plus beaux rêves allaient immédiatement se transformer en purée sans sel !
— Attention en dessous, gros nuage poilu ! hurla soudain une voix minuscule mais extrêmement perçante.
ZIOUUP ! PAF ! Un petit projectile rouge percuta la truffe glacée de Gaston. C’était une coccinelle. Mais pas le genre de bestiole qui se pose délicatement sur une marguerite : celle-ci portait un mini-casque de moto incrusté de paillettes, des lunettes d’aviateur et de microscopiques genouillères.
— Salut ! Moi, c’est Mirabelle, six pattes, zéro limite ! lança-t-elle en faisant des étirements rapides sur le museau du yéti. C’est quoi ce pull radioactif ? Tu as cassé le ciel, mon grand ?
— J’ai tricoté la lumière par accident, gémit Gaston, les larmes aux yeux. Il faut tout remettre en place avant le lever du soleil, mais si je tire sur le fil, l’énergie va exploser !
— Un détricotage à haut risque ? C’est exactement ma spécialité ! s’enflamma la coccinelle cascadeuse. Accroche-toi à tes lunettes, Yéti, on va passer la sixième !
Mirabelle attrapa le bout du fil lumineux avec ses minuscules mandibules. Elle démarra comme une fusée, tourbillonnant autour de Gaston à la vitesse d’un ventilateur devenu fou. Vrrrrr ! Le pull rétrécissait à vue d’œil. La laine, chargée de la magie liquide de l’arc-en-ciel, crépitait en dégageant une odeur de caramel grillé.
— Gaston, attrape les fils tendus ! ordonna Mirabelle en plein vol piqué. On ne peut pas juste relâcher la lumière, il faut la renvoyer tout en haut !
Avec une ingéniosité qu’il ne se connaissait pas, Gaston comprit le plan. Il bondit et attacha les longues ficelles de laine magique aux quatre cheminées géantes de la Fabrique. En quelques secondes, le pull détricoté forma un trampoline titanesque, tendu à bloc, vibrant d’une énergie multicolore. Au centre du filet, le cœur du ruban magique formait une grosse flaque de lumière lourde comme une enclume, mais pétillante comme de la limonade.
— À mon signal, on saute sur la toile ! cria Mirabelle en grimpant sur l’oreille du yéti. UN… DEUX… TROIS… BANZAÏ !
Gaston prit son élan et sauta de tout son poids (qui équivalait tout de même à celui de trois gros réfrigérateurs) sur le bord du trampoline.
SBOOOOOING !
Le bruit résonna comme un élastique géant claquant dans l’espace. La flaque de lumière arc-en-ciel fut propulsée à une vitesse supersonique vers les nuages. Elle explosa en plein ciel dans un feu d’artifice silencieux et majestueux. Le rouge éclaboussa le bleu, le jaune chatouilla le vert, et la nuit retrouva instantanément son éclat, remplaçant le goût de carton par une délicieuse saveur de rosée sucrée.
Gaston soupira de soulagement et tendit un doigt pour faire un “check” victorieux avec la patte de Mirabelle. La catastrophe était évitée.
Toutefois, en regardant de plus près, le yéti remarqua un détail parfaitement absurde. Parce que la lumière avait été étroitement mélangée à sa laine magique, l’arc-en-ciel n’avait pas seulement repeint le ciel. Autour d’eux, tous les gros nuages potelés flottaient maintenant paresseusement en portant de minuscules chaussettes en laine rayée à leur base.
— Eh bien, rit Mirabelle en ajustant son casque de cascadeuse, avec ça, ils ne nous feront plus jamais de grêle froide !
Gaston sourit de toutes ses dents. Les nuages avaient les pieds au chaud, et ça, c’était une excellente nouvelle. Il frissonna un grand coup, retira ses aiguilles de derrière ses oreilles, et décida que, pour sa part, il allait plutôt opter pour une écharpe.
