🎧 Écouter l'histoire :
S'abonner aux histoires pour Enfants :
Gédéon ajusta ses lunettes rondes sur son museau velu et lissa soigneusement son tablier de jardinage à fleurs. Ce jeune loup d’une douceur incomparable préférait de loin cajoler les jeunes pousses de fougères plutôt que de hurler à la lune. Sa plus grande fierté poussait au fond de son potager : une citrouille destinée au grand concours annuel du village. Elle était ronde, lisse, et sentait bon la terre mouillée.
Ce matin-là, Gédéon voulut lui donner un petit coup de pouce. Il farfouilla dans sa remise sombre, parmi les arrosoirs qui s’entrechoquaient avec de curieux bruits de métal rouillé. Sa patte finit par saisir un sachet qui crépitait sous ses griffes. Il appartenait à son voisin, un inventeur farfelu, et dégageait une drôle d’odeur de bonbon pétillant mélangée à celle de vieux papier jauni. Persuadé qu’il s’agissait de son engrais aux algues, le loup saupoudra la poudre violette sur les feuilles rugueuses de sa courge chérie.
Floc. Pschhht. BOING !
En trois secondes, la citrouille gonfla comme une montgolfière orange. Pire encore, elle se mit à palpiter. Avant que Gédéon n’ait pu bafouiller la moindre syllabe, le légume géant s’arracha de ses racines avec un bruit de ventouse mouillée, prit son élan et bondit par-dessus la palissade en bois.
— Oh, sapristi ! Ma cucurbitacée se fait la malle ! hurla Gédéon en courant à sa poursuite.
La citrouille rebondissait dans la rue centrale du village. BOING ! Elle atterrit sur le toit de l’épicerie. SPLASH ! Elle rebondit sur les pavés en gobant au passage tous les pots de confiture empilés sur les étals du marché. Fraise, abricot, mûre sauvage : le légume goinfre engloutissait le verre et les fruits avec un bruit d’aspirateur enrhumé. Bientôt, la rue fut recouverte d’une gadoue collante dont le parfum sucré piquait le nez.
Gédéon, essoufflé, glissa sur une flaque de gelée de groseille et s’étala de tout son long.
— Allez, on gagne en tonicité, mon grand ! Ce n’est pas le moment de faire la sieste sur le bitume ! lança une voix minuscule et suraiguë.
Le loup leva le nez. Posée sur une feuille de menthe, une abeille en plein étirement le fixait avec intensité. Elle portait un bandeau éponge fluo autour de ses antennes et de minuscules baskets à crampons qui brillaient au soleil.
— Je suis Pépita, prof d’aérobic et chorégraphe pour insectes, se présenta-t-elle en faisant de rapides moulinets avec ses pattes. Ton légume rebondissant manque cruellement de gainage. Il saute de travers ! Il faut canaliser toute cette énergie par le sport.
— Le canaliser ? Il est en train d’avaler la réserve hivernale de marmelade de madame l’ourse ! gémit Gédéon, désespéré en réajustant ses lunettes de travers.
— Raison de plus pour le faire suer ! Fais-moi confiance et suis le rythme !
Pépita s’envola à la vitesse de l’éclair et se positionna juste devant la citrouille folle, qui s’apprêtait à dévorer un tonneau de miel.
— Et un, et deux ! Flexion des pépins, extension de la tige ! hurla l’abeille d’une voix qui couvrait le fracas des bonds. Gédéon, montre-lui l’exemple !
Le loup, n’ayant aucune autre solution sous la patte, se mit à faire des squats et des sauts de grenouille en plein milieu de la rue, son tablier à fleurs voletant à chaque mouvement. Intriguée par ce drôle de spectacle, la citrouille s’arrêta net de gober la confiture. Fascinée par la chorégraphie, elle essaya d’imiter Gédéon.
— Allez, on lève bien haut son pédoncule ! On sautille sur place ! Pas chassé, pas chassé, et grand écart ! scandait Pépita en bourdonnant comme une sirène de stade.
Le légume géant se prit au jeu. Il enchaîna les sauts groupés, les fentes avant et les rotations. Le sol tremblait à chaque BOUM rythmique. Gédéon transpirait à grosses gouttes, mais il tenait bon, enchaînant les pas de danse les plus loufoques que le village ait jamais vus.
Au bout de vingt minutes de cardio intensif, la citrouille commença à fatiguer. Sa couleur orange vif vira au rouge tomate. Elle poussait de petits sifflements de bouilloire surchauffée.
— Encore un effort ! Le grand saut final ! cria Pépita.
La citrouille prit un élan titanesque, s’éleva très haut dans le ciel, puis retomba mollement sur la place du village avec un FLOC spongieux. Épuisée par la gymnastique, elle se dégonfla d’un seul coup. Une merveilleuse odeur de cannelle et de sucre chaud envahit l’air. Devant les yeux ébahis de Gédéon, le monstre bondissant s’était transformé en une gigantesque flaque de compote tiède, parfaitement cuite.
Les habitants sortirent prudemment de leurs maisons. Armés de cuillères en bois, ils goûtèrent la purée de courge parfumée à la confiture. C’était un délice absolu, avec un goût pétillant qui rappelait la lumière étoilée. Gédéon sourit, fier d’avoir réparé sa bêtise avec autant de souplesse.
Cependant, la poudre de sautillement n’avait pas totalement disparu. En avalant la compote, Gédéon sentit un petit chatouillement dans son ventre. Hic ! Un hoquet bruyant lui échappa. À sa grande surprise, ses pattes quittèrent le sol. Autour de lui, tous les habitants qui avaient goûté au dessert hoquetaient en chœur, flottant joyeusement à dix centimètres au-dessus des pavés, portés par de petits bonds invisibles à chaque Hic ! amusé.

