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Gédéon était un petit hibou rondouillard, du genre à s’emmêler les pattes dans sa propre ombre. Sur son bec, d’immenses lunettes rondes penchaient toujours dangereusement vers la gauche, et autour de son cou s’enroulait une épaisse écharpe en laine phosphorescente qui dégageait une douce odeur de chocolat chaud. Ce soir-là, perché sur le toit grinçant de l’Observatoire des Courants d’Air, il pêchait les étoiles filantes avec sa grande épuisette au bout d’un manche télescopique.

Swoosh. Raté. Swoosh. Encore raté !

Agacé, Gédéon prit un élan monumental, tourbillonna sur lui-même comme une toupie à plumes et lança son filet si haut dans l’atmosphère qu’il entendit un formidable SCRATCH. Le ciel tout entier trembla, et un bruit de tôle froissée résonna dans la nuit. Gédéon tira de toutes ses forces, les serres arc-boutées sur les tuiles, le bec tordu par l’effort.

— Oups, murmura-t-il en écarquillant ses grands yeux jaunes.

Dans les mailles de son filet gigotait un tissu blanc à pompon : le gigantesque bonnet de nuit de la Lune ! Au même instant, la grande horloge du village en contrebas émit un affreux hoquet de rouages rouillés. Les lourdes aiguilles de métal se figèrent dans un grincement, bloquées pile sur 19h59. Un drame absolu s’abattait sur le monde : le temps était coincé à la minute exacte du brossage de dents. Si Gédéon ne réparait pas sa bêtise à la seconde, l’humanité entière allait devoir se frotter les molaires avec une brosse à poils durs jusqu’à la fin des temps !

— Eh bien, mon gros loulou, on a fait une sacrée boulette cosmique ?

Gédéon sursauta si fort qu’il faillit basculer du toit. Une petite lumière vert pomme clignotait près de son oreille gauche, accompagnée d’un curieux cliquetis métallique : Tica-tac, tica-tac. C’était Zip, un minuscule ver luisant vêtu d’un gilet à paillettes et chaussé de patins à claquettes pas plus grands que des grains de riz.

— Je suis Zip, danseur étoile de la Voie Lactée ! annonça l’insecte en exécutant un triple saut périlleux qui s’acheva par une glissade sur la branche des lunettes du hibou.

— Moi, c’est Gédéon, répondit le volatile d’une petite voix coupable. J’ai volé le bonnet de la Lune par accident… Regarde-la, elle a les yeux grands ouverts, elle grelotte et elle refuse de laisser la nuit avancer !

Effectivement, l’astre lunaire boudait sévèrement. Son crâne pâle exposé aux vents intergalactiques, elle refusait de faire tourner le ciel.

— Pas de panique ! s’exclama Zip en faisant claquer ses talons. J’ai un plan magistral pour décoincer tout ça, mais il va falloir grimper là-haut.

L’insecte danseur guida Gédéon vers une tige de lierre magique qui poussait sur la façade de l’observatoire. Ses feuilles argentées sentaient incroyablement fort la menthe poivrée et s’enroulaient en spirale jusqu’aux nuages. Gédéon, s’aidant de ses ailes un peu lourdes et de son écharpe lumineuse en guise de corde, entama l’ascension.

— Attention à la circulation nocturne ! hurla soudain Zip.

Un troupeau d’oreillers sauvages déboula à toute vitesse de la couche nuageuse. Ces coussins dodus, devenus fous à cause du temps bloqué, filaient à travers le ciel en gloussant comme des dindons. Hi hi hi ! Hou hou hou !

— Baissez la tête ! piailla le hibou.

Un traversin à rayures zébra le ciel et frôla Gédéon, lui laissant un goût de plume poussiéreuse sur la langue, tandis qu’un oreiller carré, pris d’un fou rire incontrôlable, rebondit allègrement sur le ventre rebondi du rapace. Tant bien que mal, à force de zigzags improvisés et de pirouettes maladroites, notre duo esquiva cette avalanche de literie hilare pour finalement poser le pied sur le menton cratérisé de la Lune.

L’astre faisait une moue boudeuse de la taille d’un continent. Ses lourdes paupières luttaient contre le sommeil, mais sans son précieux pompon sur la tête, s’endormir était mission impossible.

— À toi de jouer, l’artiste ! chuchota Gédéon en pointant le nez immense et gelé de la Lune.

Zip prit une grande inspiration, ajusta son gilet, et entama la chorégraphie la plus frénétique de sa carrière. Tica-tac, tac-tac, tica-tica-tac ! Ses chaussures martelaient la croûte lunaire avec l’énergie d’un marteau-piqueur monté sur ressorts. La Lune plissa le nez, ses cratères se mirent à frémir. Les vibrations la chatouillaient atrocement.

C’était le moment. Gédéon plongea une serre dans sa sacoche et en tira son arme secrète : une poignée de poussière de poivre stellaire, récupérée dans la queue d’une très vieille comète. Il la saupoudra juste au-dessus des narines géantes. L’odeur extrêmement piquante de roche brûlée et de moutarde cosmique envahit l’espace.

La Lune écarquilla les yeux. Ses joues gonflèrent. Elle prit une inspiration si titanesque que l’air fut aspiré avec un sifflement de tornade.

— AAAAAH… fit la Lune, en se penchant en arrière.

Gédéon et Zip s’accrochèrent au bord d’un cratère pour ne pas s’envoler.

— TCHOUUUUUUUUUUM !!!

L’éternuement fut cataclysmique. L’onde de choc expédia le bonnet de nuit, qui pendait toujours au bout de l’épuisette en bas, droit dans les airs. Il fit trois saltos majestueux avant de retomber plop, pile-poil et bien enfoncé sur le crâne de la Lune. Immédiatement, le visage argenté s’apaisa. Un ronflement paisible et grave se mit à faire vibrer l’univers.

Loin en bas, sur Terre, l’horloge du village sursauta et un CLANG libérateur annonça 20h00. Les enfants du monde entier purent enfin recracher leur mousse dentifrice et rincer leurs brosses.

Gédéon poussa un long soupir de soulagement en essuyant ses lunettes de travers.

— Beau travail d’équipe ! dit-il.

Mais Zip, qui tournait sur lui-même, lui tapota l’épaule.

— Euh… Gédéon ? Je crois que ton poivre stellaire a eu un drôle d’effet secondaire. Regarde le ciel…

Gédéon leva la tête. L’onde de choc supersonique de l’éternuement avait secoué la galaxie. Dans l’obscurité, les étoiles n’avaient plus du tout leurs cinq branches pointues. À la place, des milliers d’énormes sucettes rondes au citron pendaient joyeusement au bout de petits bâtonnets invisibles. Gédéon passa la langue sur son bec. L’air nocturne n’avait plus son odeur habituelle ; il laissait désormais un délicieux goût de bonbon acidulé sur les babines. Le petit hibou réajusta son écharpe phosphorescente et sourit : après tout, la nuit promettait d’être drôlement gourmande.