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Tout en haut du Phare des Veilleuses, l’air sentait bon le laiton astiqué et la poussière d’étoiles grillée. Ignace, un ver luisant pas plus grand qu’un radis, ajusta ses énormes lunettes d’aviateur. Elles glissèrent immédiatement sur le bout de son nez, comme à leur habitude. Il dut les remonter du bout de ses petites pattes. Dans sa salopette en toile d’araignée ultra-résistante, Ignace était le technicien en chef. Sa mission nocturne ? Veiller à ce que le grand cristal arc-en-ciel diffuse une lumière douce pour endormir tous les enfants du royaume.

Mais ce soir-là, un grain de poivre cosmique, porté par un courant d’air traître, vint se loger pile dans la narine du technicien. Ignace plissa les yeux. Son nez le chatouilla terriblement. Il tenta de se retenir, gonfla ses joues jusqu’à devenir rouge tomate, mais l’explosion fut inévitable.
— AAAAA-TCHOUM !

Son éternuement percuta le grand cristal avec un fracas de cymbales. Au lieu du doux rayon apaisant habituel, la lentille magique se mit à hoqueter. La lumière crépita avec le bruit d’un métal rouillé qu’on tord, puis se divisa en des milliers de faisceaux… qui prirent soudainement vie.
Boing. Boing. Squeak !
Des hordes de lapins fluorescents, rose fluo, vert pomme et bleu électrique, jaillirent du cristal. Ils ne couraient pas : ils rebondissaient frénétiquement en couinant comme des jouets en caoutchouc pour chiens.

En moins de trois minutes, la ville en contrebas fut submergée. Les lapins de lumière faisaient du trampoline sur les toits en ardoise, glissaient le long des gouttières comme sur des toboggans et jouaient à saute-mouton par-dessus les cheminées. La nuit, d’ordinaire si calme, ressemblait désormais à une discothèque pour rongeurs surexcités. Impossible pour les enfants de fermer l’œil avec ces flashs qui clignotaient à travers les rideaux !

— Catastrophe spatio-temporelle ! paniqua Ignace en remontant ses lunettes qui pendouillaient. Si je ne répare pas cette bêtise avant l’heure du dodo, le Maire va m’obliger à récurer les lampadaires avec une brosse à dents !

Tica-tac, tica-tac, tica-tac.
Un cliquetis rythmé et métallique résonna sur le balcon du phare. C’était Paméla. Contrairement aux chouettes effraies classiques qui volent dans un silence de mort pour traquer leurs proies, Paméla détestait la discrétion. Elle portait des fers en acier à ses serres. C’était la reine incontestée des claquettes.
— Eh bien, l’asticot à pile ! s’exclama-t-elle en exécutant un double flap-step parfait sur le carrelage. C’est toi qui as invité ce fan-club de carottes fluo ? Ils n’ont aucun sens du rythme ! C’est une véritable insulte à la musique !

— C’est un accident ! gémit Ignace. Il faut les attraper, mais ils sont beaucoup trop rapides !
Paméla lissa ses plumes avec dédain.
— Ces bestioles sont faites de lumière pure et d’énergie sautillante. Il nous faut un piège qui absorbe les chocs et qui colle au bec. Quelque chose de complètement absurde.

L’esprit d’ingénieur d’Ignace fit un tour complet dans sa tête. Il regarda le bidon de savon industriel du phare, puis son propre goûter : une gourde géante de sirop de fraise ultra-concentré.
— Paméla ! Tu sais faire des percussions très rapides sur les vieux tuyaux d’aération ?
— Si je sais en faire ? hulula la chouette en enchaînant un roulement de claquettes fulgurant. Je suis une batterie sur pattes, mon petit !

En un temps record, ils bricolèrent le Canon-à-Bulles-Fraisées-Turbo-Gélatineuses. Le principe était simple : Paméla pompait l’air en dansant frénétiquement sur le soufflet en cuir de la machine, tandis qu’Ignace dirigeait un immense entonnoir en cuivre vers la ville. L’air se remplit aussitôt d’une odeur de sucre chaud et de confiture collante.

— En piste, Paméla ! Feu à volonté !
La chouette entama un solo endiablé. Tac-tac-pouf-tac ! Le canon toussa, gronda, puis propulsa des milliers de bulles roses, épaisses et parfumées à la fraise, qui s’abattirent doucement sur les toits.

Dès qu’un lapin fluo tentait de bondir sur une bulle, sloup ! Il se retrouvait avalé à l’intérieur. La texture sirupeuse figeait ses mouvements frénétiques. Flottant paisiblement dans les airs, le lapin finissait par éclater la bulle avec un petit Pop ! majestueux. À cet instant précis, le rongeur lumineux se dissolvait en une douce pluie de poussière d’étoiles scintillante qui avait le goût sucré de la nuit.

L’odeur de fraise et la poudre apaisante eurent un effet immédiat. En respirant cet air gourmand, tous les lapins restants bâillèrent et se laissèrent enfermer dans les bulles avec joie. Dans la ville, les enfants, bercés par le parfum de bonbon et la lumière tamisée des explosions, s’endormirent profondément.

Épuisé, Ignace remonta ses lunettes, essuya une goutte de sueur sur son front et rebrancha le grand cristal enfin nettoyé. Le Phare des Veilleuses s’alluma de nouveau. Paméla s’arrêta de danser, haletante mais fière de son rythme.

Cependant, le sirop de fraise avait laissé une drôle de pellicule collante sur la lentille magique. Ignace l’observa, un peu gêné. Le phare fonctionnait, oui, mais désormais, la grande lumière nocturne projetait de minuscules ombres chinoises en forme de lapins aux longues oreilles sur les plafonds de toutes les chambres de la ville. Les enfants allaient sûrement faire de beaux rêves, mais le Maire, lui, risquait de se gratter la tête au petit matin.