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Dans la grande trousse à crayons, Jaune Vif n’était pas un crayon comme les autres. Alors que ses frères se contentaient de colorier des bananes ou des poussins, lui rêvait de chefs-d’œuvre. Sa mine, un peu usée par l’ardeur de ses idées, frétillait d’impatience.

« Encore un soleil ? » bougonna-t-il un matin. « J’en ai assez de dessiner des ronds souriants ! Je suis un artiste, pas un fabricant de crêpes célestes ! »

Déterminé, il se glissa hors de la trousse et s’approcha du « Grand Livre des Rêves Colorés », le livre magique d’où provenaient toutes les teintes du monde. « Je vais créer une œuvre révolutionnaire ! » s’exclama-t-il. Il prit son élan et, avec une fougue spectaculaire, tenta de dessiner un éclair jaune directement sur la page source. Mais dans son élan, il glissa ! ZOUING ! Sa pointe de crayon vibra si fort qu’elle fit trembler tout le livre. Un bruit de papier froissé retentit, suivi d’un petit « pop » décevant.

Catastrophe ! Toutes les couleurs s’écaillèrent des pages, se transformant en une fine poussière grise qui retomba partout. Le monde devint monochrome, triste et silencieux. Le rouge des fraises, le bleu du ciel, le vert de l’herbe… tout avait disparu. Il ne restait que du gris, du gris, et encore du gris.

« Oh non ! Qu’est-ce que j’ai fait ? » gémit Jaune Vif.

Soudain, une voix qui crissait comme des poils secs sur une toile retentit : « Pour réparer ce qui est défait, la ruse vaut mieux qu’un souhait. »

Un vieux pinceau à la touffe de poils en forme de moustache, Pinceau Moustache, s’avança en claudiquant. « Tu as vidé le livre, petit effronté. Pour le remplir, tu dois retrouver les Éclats de Couleurs. Le premier se cache là où le fruit ne peut plus rougir. »

Jaune Vif, penaud mais courageux, se mit en route dans les paysages sans joie. Il arriva bientôt devant un pommier dont les pommes étaient grises et boudeuses. L’une d’elles le regarda d’un air maussade. Comment la faire rougir ? Jaune Vif eut une idée lumineuse. Il se mit à dessiner sur elle un tout petit ver de terre coiffé d’un chapeau melon. La pomme le regarda, puis se mit à pouffer. Son rire ressemblait à un croquement joyeux, CRUNCH-HI-HI ! Et soudain, un Éclat de Rouge jaillit d’elle, vif et chaud comme une framboise en été.

« Formidable ! » s’écria Pinceau Moustache, apparu comme par magie. « Maintenant, trouve le bleu, là où l’eau n’a plus de reflet mais gronde sans répit. »

Jaune Vif trouva une rivière grise qui faisait un bruit de dispute permanente. Elle était tellement fâchée qu’elle ne coulait même plus droit. Au lieu de la combattre, Jaune Vif se mit à dessiner sur un galet plat le plus apaisant des rêves : une grande flaque tranquille où des bateaux en papier dormaient paisiblement. Il posa le galet sur l’eau. La rivière cessa de gronder. Elle se mit à chuchoter doucement, et un Éclat de Bleu pur, frais comme une brise de minuit, s’envola vers le ciel.

Enfin, Jaune Vif atteignit la Source des Nuances. Au milieu d’une immense palette vide se tenait Monsieur Gris, une gigantesque masse de tristesse monochrome qui soupirait de la poussière. Il avait aspiré toutes les couleurs, non par méchanceté, mais par solitude.

Jaune Vif comprit qu’il ne servait à rien de se battre. Il s’approcha et, avec tout le jaune qui lui restait, il dessina sur le sol le plus beau des dessins. Ce n’était ni un soleil, ni du fromage. C’était un portrait de lui, le petit crayon jaune, à côté de Monsieur Gris, le grand nuage confortable, partageant une tasse de thé fumant. Un dessin d’amitié.

Monsieur Gris regarda l’œuvre, et pour la première fois, il ne soupira pas de la poussière. Une seule larme, une goutte d’eau pure, coula de sa forme brumeuse. En touchant le sol, elle fit jaillir toutes les couleurs qu’il retenait. Un torrent de bleus, de verts, de roses et d’oranges inonda le monde, qui redevint plus chatoyant que jamais.

Ému, Monsieur Gris découvrit sa vocation. Il ne voulait plus absorber les couleurs, mais les mélanger. Il devint le plus grand peintre de dégradés du monde, capable de créer le gris d’un matin brumeux ou l’argenté d’une toile d’araignée. Jaune Vif, lui, avait appris que son jaune était encore plus éclatant aux côtés des autres. Fier, il retourna à ses dessins, mais désormais, quand il dessinait un soleil, il s’assurait que le ciel soit d’un bleu profond, et l’herbe d’un vert éclatant. Et dans chaque chef-d’œuvre de Monsieur Gris, si on regardait bien, on pouvait toujours trouver une toute petite touche de jaune secret.