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Jauni, le crayon de couleur jaune, en avait par-dessus la mine. Chaque matin, c’était la même rengaine. On le sortait de sa trousse qui sentait la gomme et le bois taillé, et hop ! Un soleil dans le coin de la page. Toujours rond, toujours souriant, toujours… banal.
« Assez ! » proclama-t-il un jour, sa pointe vibrant d’indignation. « Je déclare la Grève du Jaune Éclatant ! Fini les soleils ennuyeux ! Place à l’art, au vrai, au loufoque ! »
Et Jauni tint parole. Au lieu de soleils, il dessina des bananes volantes avec des casques d’aviateur, des citrons qui jonglaient avec des pépins, et même un lionceau faisant du monocycle. C’était bien plus amusant ! Mais une chose étrange se produisit. Lentement, le monde commença à perdre son jaune. Les boutons-d’or dans le pré eurent soudain l’air fatigués. Le maïs dans l’assiette avait un goût de carton. Les canaris chantaient faux, leur plumage aussi terne qu’un vieux chiffon. Le jaune joyeux s’était transformé en une nuance triste et poussiéreuse.
Inquiet, un vieux pinceau sage dont les poils formaient une barbe broussailleuse s’approcha. C’était Pinceau-Maître. Sa voix ressemblait au crissement d’une toile sèche.
« Jauni, mon petit agitateur de cire, ton art est formidable, mais tu as oublié quelque chose. Chaque couleur a sa mission essentielle. Ton jaune est la lumière du monde. Sans lui, les autres nuances s’éteignent. »
« Mais je veux être un artiste, pas une ampoule ! » bougonna Jauni.
« L’un n’empêche pas l’autre, » sourit le vieux pinceau. « Va à l’Atelier des Nuances Brillantes. C’est un lieu secret, où même les arcs-en-ciel vont faire leurs courses. Tu y trouveras ta réponse. »
Guidé par une odeur de pollen chaud et de zeste de citron confit, Jauni trouva l’Atelier. La porte était un tourbillon de couleurs. À l’intérieur, des pots de peinture chantaient, des pigments dansaient en nuages scintillants et des flaques de gouache racontaient des blagues.
Sa première mission fut de redonner du peps à un pot de Jaune Poussin. Il était si timide qu’il était presque transparent. Plutôt que de lui crier dessus, Jauni eut une idée. Avec sa pointe, il lui dessina délicatement une minuscule cape de super-héros sur le côté du pot. Le petit jaune se gonfla aussitôt de fierté, sa couleur devenant vive et audacieuse.
Plus loin, il tomba sur un pot d’Ocre qui boudait en faisant des bulles ronchonnes. Pour le faire rire, Jauni ne raconta pas de blague. Il se mit à dessiner sur une feuille abandonnée un portrait complètement fou du pot d’Ocre, avec un nez en tire-bouchon et des pieds palmés. Le pot d’Ocre se regarda, puis éclata d’un rire profond, un bruit grave et joyeux comme des cailloux qui danseraient la gigue.
En regardant le Jaune Poussin courageux et l’Ocre joyeux, Jauni comprit. Ce n’était pas une seule couleur qui faisait la joie, mais leur danse. Pour créer un jaune vraiment éclatant, il fallait la douceur du poussin et le caractère de l’ocre. L’imagination n’était pas l’ennemie de la simplicité ; elle pouvait la rendre extraordinaire.
De retour à sa page blanche, Jauni se sentait transformé. Il se mit à dessiner un soleil. Mais pas n’importe quel soleil. Celui-ci avait des rayons en forme de spaghettis rigolos, un cœur de jaune poussin tout doux, et des taches de rousseur couleur ocre qui semblaient rire. Il était à la fois simple et complètement fou.
À l’instant où sa mine quitta le papier, une vague de lumière pétillante déferla sur le monde. Les bananes retrouvèrent leur sourire, les poussins leur gazouillis et les citrons leur piquant. Jauni avait compris. Il pouvait illuminer le monde tout en restant un artiste unique.
D’ailleurs, le dernier soleil qu’il dessina, en toute discrétion, était un soleil-citron qui tirait la langue aux nuages.
