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Dans la ferme où tout marchait sur la tête, le soleil ne se couchait pas, il grimpait. Ses rayons dorés léchaient le plafond des champs, qui était en fait le sol, et peignaient le ciel, qui était en fait la terre sous les pieds… enfin, sous les sabots.
Léa, une petite chaussette rayée rose et jaune, vivait dans le tiroir d’une commode collée au plafond de la chambre. Elle était orpheline depuis le Grand Essorage, et sa seule amie était une gomme parfumée à la fraise. Ce n’était pas n’importe quelle gomme : elle pouvait arrêter le temps pendant cinq longues minutes.
Ce soir-là, alors que la dernière lueur du soleil menaçait de disparaître dans la terre au-dessus, une panique froide saisit Léa. Sa gomme avait disparu ! Sans elle, elle ne pourrait pas figer le temps pour se cacher du terrible Vent de la Nuit, qui emportait toutes les chaussettes esseulées.
« Oh non, oh non, oh non ! » sanglota-t-elle en sortant de son tiroir.
Sa première idée fut d’interroger Barnabé, une vieille botte de travail qui dormait près de la porte. Il était grincheux et sentait le foin mouillé.
« Barnabé ! Avez-vous vu ma gomme ? Elle est rose et sent bon, pas comme vous ! »
La botte entrouvrit un œillet. « Une gomme ? Pff, ridicule. Va jouer avec les pelotes de laine, chaussette. Et pour ton information, je sens le travail honnête, moi ! »
Léa repartit, ses rayures toutes tristounettes. Première tentative : échec.
Elle glissa ensuite vers le panier à linge, où deux torchons, Chiffon et Chiffonnette, papotaient.
« On l’a vue ! On l’a vue ! » s’exclamèrent-ils en chœur.
« Elle a roulé, que dis-je, elle a galopé vers la cuisine ! » ajouta Chiffon.
« Oui, un vrai petit cheval de course parfumé à la fraise ! » conclut Chiffonnette.
Léa, pleine d’espoir, fila vers la cuisine, remerciant les deux menteurs. Deuxième tentative : un gros mensonge.
Arrivée dans la cuisine, le cœur de Léa cessa de battre. Sur la grande table à l’envers, posée à côté d’un pot de miel, se trouvait sa gomme. Mais elle n’était pas seule. Une créature immense, faite de mille morceaux de tissus colorés, de boutons dépareillés et de rubans oubliés, la tenait délicatement. Ses ailes, immenses et chatoyantes, battaient doucement dans l’air. C’était un papillon. Un gigantesque papillon de patchwork.
Léa se figea, terrifiée. Sa peur des papillons était légendaire. Leurs ailes imprévisibles, leurs antennes frétillantes… Brrr ! Elle voulait fuir, mais le Vent de la Nuit commençait déjà à murmurer aux fenêtres. C’était sa dernière chance.
Rassemblant tout son courage de chaussette, elle cria d’une petite voix tremblante :
« R-rendez-moi ma gomme, s’il vous plaît, horrible créature volante ! »
Le papillon de patchwork sursauta et se tourna vers elle. Il n’avait pas l’air méchant, juste surpris. Et un peu triste.
« Horrible ? » dit une voix douce, comme le bruissement de la soie. « Je ne voulais pas te faire peur. Elle sentait si bon. Ça me rappelait le printemps. »
Le papillon reniflait la gomme, une larme de rosée perlant au coin de son œil-bouton.
Léa le regarda mieux. Il était fait d’un bout de nappe à carreaux, d’un morceau de rideau fleuri, d’un éclat de mouchoir en dentelle… Il était un assemblage de choses seules et perdues. Comme elle.
« Vous… vous êtes tout seul ? » demanda Léa, oubliant un peu sa peur.
« Toujours, » répondit le papillon. « Tout le monde me trouve bizarre. Un papillon fait de souvenirs… Ce n’est pas commun. »
À cet instant, Léa comprit. Être une chaussette sans sa paire, ou un papillon fait de bouts de tissus, ce n’était pas si différent.
« Moi aussi, je suis toute seule, » dit-elle en s’approchant. « Et je suis une chaussette qui a peur des papillons. C’est un peu ridicule, non ? »
Le papillon eut un petit rire cristallin. « Un peu. Mais tes rayures sont très jolies. »
Le Vent de la Nuit se mit à souffler plus fort contre les vitres.
« Oh non ! Il arrive ! » paniqua Léa.
« N’aie pas peur, » dit le papillon, dont le nom était Bouton d’Or. Il tendit la gomme à Léa. « Prends-la vite ! »
Mais Léa secoua la tête. Elle n’allait pas arrêter le temps pour se cacher seule. Elle venait de se faire un ami.
« Non, » dit-elle courageusement. « Restez avec moi ! »
Au moment où le Vent de la Nuit fit claquer la porte, Bouton d’Or enveloppa la petite chaussette dans l’une de ses grandes ailes douces et chaudes. Le courant d’air glacial passa au-dessus d’eux sans même les voir.
Protégée et au chaud, blottie contre son nouvel ami, Léa regarda le ciel étoilé qui s’étendait sous ses pieds. Elle avait toujours sa gomme magique, mais elle avait trouvé quelque chose de bien plus précieux. Elle avait appris que parfois, les choses les plus étranges et les plus différentes sont aussi les plus belles. Et qu’un ami, même avec des ailes de papillon, est le meilleur des abris contre tous les vents du monde.

