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Au cœur du Marché des Rêves, un endroit fabuleux où s’échangeaient les contes du soir contre des éclats de rire, une étrange grisaille s’était installée. Les couleurs, d’habitude si vives, bavaient un peu, comme un dessin sous la pluie. Une odeur de poussière d’étoiles et de barbe à papa un peu triste flottait dans l’air. Les Tisseurs de Songes, de vieux sages aux doigts agiles, laissaient pendre leurs bras. Leurs aiguilles à tricoter les cauchemars gentils cliquetaient mollement, sans conviction.
Jaune d’Or, lui, n’avait rien perdu de sa superbe. Droit comme un i majuscule, sa mine parfaitement affûtée brillant sous la lumière faiblissante, il se tenait à l’écart. C’était un crayon de couleur exceptionnel, destiné à créer des chefs-d’œuvre, pas à barbouiller des cahiers. Il poussa un soupir si dramatique qu’une gomme voisine faillit s’effacer de pitié.
C’est alors qu’un vieux Tisseur de Songes, dont la barbe ressemblait à un nuage fatigué, tapa dans ses mains. « Silence ! La grande Lumière des Rêves vacille ! Seule une source de joie pure et jaune, le bonheur le plus simple, peut la ranimer ! » Tous les regards se tournèrent vers Jaune d’Or. L’artiste sentit son cœur de cire palpiter. Enfin ! On allait lui confier une mission à sa hauteur ! Un portrait de roi lion ? Un champ de tournesols dansant ?
« Tu dois dessiner… » annonça le Tisseur d’une voix solennelle, « … un SOLEIL ! »
La mine de Jaune d’Or faillit se briser sous le choc. « Un soleil ? Moi ? L’artiste des couchants flamboyants et des canaris lyriques ? Dessiner une… une simple boule jaune ? C’est une insulte à mon talent ! »
« Alors, la starlette, on se bouge ou on attend que les fantômes viennent nous border ? » lança une petite voix pétillante. Une coccinelle venait de se poser sur lui. Ses points noirs semblaient danser la gigue, changeant de place à chaque fois qu’elle parlait. C’était Pipette. « La nuit grignote les histoires, crayon prétentieux ! Au travail ! »
Grommelant des protestations artistiques, Jaune d’Or se laissa traîner par la coccinelle énergique. « Un soleil… Quelle banalité… », marmonnait-il. Pipette l’arrêta devant un petit fantôme qui grelottait. « De quoi as-tu besoin ? » demanda-t-elle.
« D’un soleil qui fait fondre les glaçons de la peur avec un clin d’œil », chuchota le fantôme.
Plus loin, un vieil ours en peluche, tout rapiécé, soupira : « Je rêve d’un soleil chaud comme un câlin, qui sent la brioche qui sort du four. »
Jaune d’Or écoutait. Un soleil-clin d’œil ? Un soleil-câlin ? Pour la première fois, il sentit que cette « boule jaune » pouvait être plus qu’une simple forme. « Tu vois ? » lui dit Pipette, dont les points formaient maintenant un point d’exclamation. « Ce n’est pas juste un soleil, c’est un radiateur à bonheur ! » Mais l’orgueil de Jaune d’Or crissait encore comme une mine sur du papier de verre. Pouvait-il, lui, le grand artiste, se contenter de ça ?
Finalement, devant la grande page noire du ciel où les étoiles tremblaient de froid, il prit son courage à deux mines. Il ferma les yeux, respira l’odeur de chocolat chaud oublié et pensa à un câlin géant et à un clin d’œil complice. Puis, il se lança.
Sa mine glissa, tourna, traça des rayons qui n’étaient pas seulement droits, mais qui semblaient frétiller de joie. Il dessina le plus simple, le plus rond, le plus sincère des soleils. Et là, une chose incroyable se produisit. Le soleil ne se contenta pas de briller. Il ouvrit une bouche ronde et éclata d’un rire cristallin et contagieux !
Des ondes de lumière dorée, chaudes et chatouilleuses, se répandirent partout. Elles firent frissonner de rire le petit fantôme, réchauffèrent le vieil ours en peluche et redonnèrent aux couleurs du Marché leur éclat vibrant. Les Tisseurs de Songes se redressèrent, leurs aiguilles dansant à nouveau pour tricoter des aventures extraordinaires.
Jaune d’Or regarda son œuvre. Le soleil rieur lui fit un clin d’œil. Il comprit que le plus grand des chefs-d’œuvre n’était pas forcément le plus compliqué, mais celui qui faisait rire le monde. Et pour la toute première fois, le grand Jaune d’Or ne soupira pas, il sourit.
