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Gustave n’était pas une gargouille comme les autres. Au lieu d’être taillé dans la pierre dure et froide, il était fait d’une argile molle, si souple qu’il pouvait s’étirer comme un vieux chewing-gum. Ce soir-là, perché sur le rebord du clocher qui sentait bon la mousse humide et le métal rouillé, il accomplissait sa mission la plus importante : dépoussiérer la nuit.
Avec son long plumeau en plumes de chouette, il chatouillait délicatement les nuages. Mais soudain, un vilain grain de poussière cosmique, au goût piquant de poivre gris et de vieux grenier, se glissa dans sa narine droite. Les immenses oreilles de Gustave frétillèrent. Son nez d’argile se mit à gonfler, gonfler… Il prit une grande inspiration et lâcha un éternuement monumental :
— ATCHOUUUUM !
Le souffle fut si puissant qu’il balaya le ciel tout entier. Pfuit ! Envolées, les constellations ! Disparue, la Voie lactée ! À la place des étoiles étincelantes, le grand drap de la nuit venait de se transformer en un gigantesque pyjama bleu marine à petits pois blancs.
Gustave tira sur ses joues élastiques, totalement paniqué. L’inspection de la Grande Lune allait commencer d’une minute à l’autre ! Si elle découvrait ce désastre astronomique, elle le changerait en nain de jardin pour l’éternité.
— Miséricorde spatiale ! chuchota une voix théâtrale juste en dessous de lui.
La gargouille pencha la tête et vit une chauve-souris dodue, agrippée à une gouttière à seulement trois mètres du sol. Elle tremblait tellement que ses petites dents pointues claquaient en rythme comme des castagnettes.
— Je suis Clarisse, la cantatrice de la pénombre, annonça-t-elle en gonflant le torse avant de couiner lamentablement. Et je suis tétanisée par le vide ! Descends-moi de là, je t’en supplie, j’ai une frousse bleue dès que je quitte les brins d’herbe !
— Une chauve-souris qui a le vertige ? s’étonna Gustave. Mais j’ai un besoin urgent de tes ailes ! J’ai effacé les étoiles par accident. Si tu voles tout en haut de la grande flèche, tu pourrais les redessiner avec tes fameuses étincelles vocales ?
Clarisse poussa un cri d’orfraie qui sentait la pastille à la menthe.
— Voler jusque-là ? Jamais ! L’air y est bien trop fin pour mes poumons délicats !
Gustave tritura ses oreilles molles et eut une idée farfelue. Puisque la peur de Clarisse bloquait ses ailes, il allait falloir ruser avec la gravité.
— Et si nous chantions pour amadouer le vent ? proposa-t-il. Les bourrasques adorent la grande musique. Si on les flatte, elles nous porteront en douceur.
Clarisse hésita, ravala un hoquet de terreur, puis entonna un air d’opéra complètement absurde :
— Ô, sombre courant d’air aux chaussettes trouéééées ! Viens nous chercher, toi qui as un doux parfum de vieux navet !
Gustave l’accompagna de sa voix rocailleuse, imitant le tambour. La bourrasque, surprise par ce duo loufoque, s’enroula autour d’eux comme une écharpe de soie tiède. Doucement, le vent les souleva, porté par les notes comiques qui résonnaient contre l’ardoise des toits.
Arrivés au sommet de la plus haute flèche, le plus dur restait pourtant à faire. Le ciel à petits pois n’attendait qu’à être repeint, mais Clarisse refusait catégoriquement de lâcher la pierre.
— Je ne bouge plus d’un poil ! glapit-elle en s’agrippant fermement.
— Pas besoin de voler, j’ai un plan de secours ! déclara la petite gargouille.
Gustave enroula ses grands pieds d’argile autour de la croix en fer forgé. Il attrapa Clarisse par les pattes, puis se laissa tomber en arrière dans le vide. Son corps de pâte à modeler s’allongea, s’étira, se tendit à l’extrême. Ses bras devinrent de longs spaghettis tendus à craquer, telle la sangle d’un lance-pierre géant.
— Prête pour le grand frisson ? lança-t-il.
— Pas du touuuut !
Gustave relâcha la tension d’un coup sec. Boïng !
Clarisse fut propulsée dans le ciel à une vitesse fulgurante. Terrorisée mais professionnelle jusqu’au bout des griffes, elle ouvrit grand le bec et lâcha sa note la plus vibrante. LAAAAAA !
Des myriades d’étincelles sonores, au goût de sucre pétillant et de citronnade, jaillirent de sa gorge. Elles percutèrent le ciel de pyjama, perçant la toile à petits pois pour laisser repasser la lumière cosmique. En rebondissant sur les nuages, Clarisse improvisa. Au lieu de tracer des lignes droites avec ses notes, elle dessina au gré de ses pirouettes incontrôlables.
Soudain, une lumière aveuglante éclaira l’horizon. La Grande Lune roulait sur elle-même pour son inspection nocturne. Gustave rapetissa jusqu’à ressembler à un simple tas de boue flasque.
La Lune balaya le ciel de son œil brillant. Elle s’arrêta net. Là où devait se trouver la majestueuse Grande Ourse, scintillait désormais un énorme Poisson-Globe coiffé d’un chapeau melon, dessiné par les vocalises en panique de la chauve-souris.
Un silence lourd, avec une odeur de poussière d’étoile brûlée, tomba sur la ville. Puis, la Grande Lune se mit à trembler. Ses cratères se plissèrent, et un rire colossal, gras et tonitruant, fit vibrer toutes les tuiles. Elle riait aux larmes, merveilleusement amusée par ce chef-d’œuvre absurde qui changeait enfin de l’éternelle routine galactique.
Gustave, soulagé, retrouva sa forme normale, tandis que Clarisse atterrissait en douceur sur ses oreilles élastiques, prête à entonner un bis pour leur tout nouveau public lunaire.

