🎧 Écouter l'histoire :

S'abonner aux histoires pour Enfants :

Philibert, un petit dragon vert pomme aux minuscules ailes violettes, détestait la violence. Contrairement à ses cousins qui s’amusaient à calciner des châteaux ou à terroriser les chevaliers, lui préférait rajuster son tablier de jardinier en toile et polir son petit arrosoir doré. Son royaume à lui, c’était le potager royal, un havre de paix qui sentait bon la terre fraîchement retournée et la rosée du matin.

Mais ce jour-là, une étrange odeur de fraise pétillante et d’électricité flottait dans la pénombre de la remise à outils. Pressé de nourrir les plantations avant le grand banquet du Roi, Philibert fouilla dans l’obscurité et saisit la mauvaise fiole. Sans le vouloir, il venait de vider un flacon entier de Sirop de Saut-de-Puce Magique dans la grande citerne d’eau.

Dès que la première goutte d’eau modifiée toucha le sol, un bruit de gros élastique tendu résonna. Pia-boing !
Une carotte de la taille d’un lampadaire jaillit de terre et rebondit par-dessus le toit de la serre en verre. Puis, ce fut au tour des potirons géants. Leurs lourdes fesses orangées frappaient le sol avec un bruit de tambour sourd qui faisait trembler les murs : BOUM-boing ! BOUM-boing !

En quelques minutes, le château bascula dans une pagaille absolue. Des tomates charnues s’écrasaient contre les tapisseries des couloirs avec des bruits de succion visqueux, tandis que des poireaux montés sur ressorts faisaient du pogo dans la salle du trône en éparpillant de la boue partout.

— Par toutes les écailles de ma grand-mère, c’est une catastrophe ! couina Philibert en s’abritant sous une large feuille de rhubarbe. Le Roi va me transformer en descente de lit !

Mi-mi-mi-miii ! Un peu de silence, je vous prie ! s’indigna une voix pointue et autoritaire.

Philibert baissa les yeux. Sur une motte de terre se tenait une chenille dodue, drapée dans une minuscule écharpe en soie jaune. Elle dégageait une curieuse odeur de menthe poivrée et de vieux velours.

— Je suis Madame Carlotta, cantatrice de renom, déclara-t-elle en gonflant son petit torse annelé. Et ces cucurbitacées bondissantes ruinent ma concentration !

— Aidez-moi, je vous en supplie ! gémit le dragonnet. Si je ne les arrête pas, le grand banquet de ce soir est fichu !

Madame Carlotta lissa ses nombreuses petites pattes avec dédain.
— Mon cher saurien, s’agiter ne résout rien. L’art, en revanche, peut accomplir des miracles. Ma voix de soprano possède la capacité d’hypnotiser n’importe quelle denrée comestible. Mais il nous faut un grand réceptacle pour les rassembler.

L’idée germa dans l’esprit de Philibert avec la rapidité d’un haricot magique. Unissant leurs forces, ils roulèrent l’immense chaudron de cuivre des cuisines royales jusqu’au milieu de la cour pavée. Philibert le remplit d’eau tiède avec son arrosoir doré et y ajouta une généreuse pincée de sel gros.

— À vous, Madame ! souffla le dragon en déposant délicatement la chenille sur le bout de son museau écailleux pour qu’elle domine la scène.

Carlotta prit une profonde inspiration, gonfla ses joues vertes, et entonna la berceuse la plus majestueuse et la plus absurde de l’histoire de l’opéra.
Oh, doux navets, cessez vos sauts ! Pommes de terre, plouf dans l’eauuuu !

Sa voix vibrait d’une magie ancienne, projetant des ondes sonores qui avaient un goût étrange de sucre filé et de clair de lune. L’effet fut immédiat. Les légumes géants, figés en plein vol, tournèrent leurs tiges vers la cantatrice. Fascinés par la mélodie, leurs bonds devinrent de plus en plus lents, comme s’ils flottaient dans un océan de guimauve.

En file indienne, carottes, navets et potirons se mirent à rebondir doucement en rythme, avant de plonger un à un dans le chaudron avec de gros ploufs satisfaits. Dès que le dernier chou-fleur s’installa dans l’eau, Philibert lâcha un petit éternuement enflammé juste sous le cuivre. Un feu doux crépita, et bientôt, une odeur réconfortante de soupe d’automne envahit la cour du château.

Le soir venu, le banquet fut un triomphe absolu. Les légumes ensorcelés avaient fondu pour créer une purée magique d’un moelleux incomparable. Le Roi, ravi, en engloutit trois assiettes pleines à ras bord.

— Délicieux, mon petit Philibert ! s’exclama le monarque en s’essuyant la moustache. Mais ce repas m’a donné une de ces soifs !

Avant que le dragonnet ne puisse pousser un cri d’alerte, le Roi saisit une carafe de cristal remplie avec l’eau de la réserve du potager et en but une grande rasade.
Ses yeux s’écarquillèrent. Ses joues tremblotèrent.

BOING !

Avec la grâce d’une grenouille sur un trampoline, le Roi rebondit sur la longue table en chêne, traversa la salle de bal d’un bond spectaculaire et s’envola par la fenêtre ouverte. Il disparut dans la nuit, rebondissant vers les étoiles dans son pyjama à pois, laissant Philibert et Carlotta échanger un long regard consterné.